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^^co Buguet, Henry
l^mc> Foyers et coulisses
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FOYERS y
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OU US SE S
HISTOIRE ANECDOTIQUE
DE TOUS LES THÉÂTRES DE PARIS
■ivr. cl-
VAUDEVILLE
WEC PHOTOGRAPHIES
PARIS
TRESSE, ÉDITEUR
LEI^IE DE CHAT^TI^ES, lO ET 1 1
PALAIS-ROYAL
MDCXI.XXIV
Tous druits réservés.
FOYERS & COULISSES
SIXIÈME LIVRAISON
VAUDEVILLE
F AVnSAL'. — llarRIMBRIK Dli LAGNY
FOYERS
i-n
COULISSES
HISTOIRE kUmmil DES THUTRES DE PARB
HENRY BUGUET
VAUDEVILLE
1 franc 50
AVEC PHOTOGRAPHIES
PARIS
TRESSE, ÉDITKUR
11 ,-ilFPIE BE CHARTRES
1881
Tous droits réservés
VAUDEVILLE
(1790)
La Provence fut le berceau du vaude-
ville, considéré comme chanson, car c'est
sous ce beau ciel que les troubadours
commencèrent à chanter. — Les Nor-
mands, les Picards suivirent leur exem-
ple, et peu à peu toute la France chanta.
La liste des premiers chansonniers serait
immense. On les appelait, comme chacun
sait, trouvères, troubadours, Jongleurs,
ménestrels ; il y avait même à cette épo-
que des chansonniers désignés sous le
nom d'improvisateurs. Quelques-uns pré-
tendent néanmoins que l'origine du vau-
deville ne remonte pas au delà du règne
de François P"", mais cette opinion est
erronée. On trouve, en effet, dès le règne
de Charles VI, une chanson sur le siège de
Péronne par les Bourguignons. Tous les
recueils des époques suivantes renfer-
ment de véritables vaudevilles. Les guer-
res de François P'^ et de Charles-Quint, lo
1
2 FOYERS ET COULISSES
siège de Metz, par ce dernier, le desastre
de Pavie, 2a défaite du roi et sa longue
prison à Madrid, le passage de Charles-
Quint par la Fi-ance et son arrivée à Pa-
ris, le combat de Jarnac et de la Chatei-
gncraye, la mort de Henri III, l'insolence
de ses mignons, la mort de Charles IX et
celle de la princesse de Condé, le départ
de Marie Sluart de France, lorsqu'elle alla
chercher la couronne d'Ecosse (quelle cou-
ronne!); tous les grands événements
furent chansonnés dès cette époque.
Les vaudevilles célébraient également
Mars, Vénus, Bacchus, la Gloire, les fem-
mes et le vin, toutes choses que les Fran-
çais n'ont jamais négligées. Le vaude-
ville est donc français de la tète aux
pieds. Voilà pourquoi ce genre est de-
meuré, chez nous, comme l'expression la
plus franche de nos mœurs.
Quant à l'origine du mot vaudeville,
elle ne remonte qu'au xv* siècle. Vers
1450, vivait un nomme Olivier Basselin
qui était maître foulon, dans une petite
ville de la Basse-Normandie, appelée
Vire, et qui, pour se distraire de ses oc-
cupations, faisait des chansons. Olivier
Easselin chantait au milieu des trou-
bles et des guerres civiles qui affli-
geaient la France à cette époque. Un fait
honorable pour les chansonniers, c'est
qu'on trouve dans r>ne vieille chronique
VAUDEVILLE *S
qu'Oliviei^ Basselin fut tué dans une sor-
tie que firent les Français après la ba-
taille de Formigny, bataille dont le résultat
fut de chasser les Anglais de la Normandie.
Olivier Basselin n'a laissé aucune trace
de son passage; ses Vaux de Vire n'é-
taient connus et chantés qu'aux environs
de sa ville natale. On appelait ses chan-
sons des Vaux de Vire, parce qu'on les
chantait à Vire et surtout dans le pays
voisin, dit La Vallée ou Le Val, ou les
Vaux-de-Vire. De là vint que par corrup-
tion l'on donna le nom de Vaux-de-Vire,
puis enfm de Vau-de-Villc aux couplets
qui couraient les environs, et que chan-
taient les paysans.
Le mot vaudeville a subi plusieurs
modifications avant d'être définitivement
inscrit
au grand flictionnaire,
« Qui fait, défait, refait, resle toujours à faire. »
On a d'abord dit : vaux-de-vire, comme
on vient de le voir, puis voix de ville, et,
enfin, vaudeville.
Qui sait si quelque jour on ne le débapti-
sera point encore une fois. INIais qu'im-
porte le nom qu'on lui donne? Son esprit
ne changera jamais, puisque, deouis son
4 FOYERS ET COULISSES
origine jusqu'à ce jour, il a rempli la
même mission.
Quoique le vaudeville se plie à tous les
genres, celui qui paraît lui convenir le
mieux, c'est le genre satirique. Le vaude-
ville doit toujours être de l'opposition,
sous peine d'ùtro froid et bêle. C'est à
son courage, cl môme à son audace, que
nous avons dû bien des fois le redresse-
ment de beaucoup d'abus.
On a dit que l'ancienne France était une
monarchie tempérée par des chansons;
ce qu'il y a de sûr, c'est que les vaude-
villes les mieux tournés et les plus à pro-
pos ont toujours été l'œuvre de Français.
Pendant quelque temps, on appelait
Nocis des vaudevilles que l'on rimait sur
la Cour, les membres du Parlement et
toutes les personnes haut placées. Mais
ces productions, dégoûtantes de cynisme,
ne doivent point être rangées dans l'his-
toire générale du vaudeville, si bien re-
latée par Brazier, ce vaudevilliste de la
vieille roche.
La preuve que le vaudeville est un genre
qui ne mérite pas le dédain que certains
esprits affectent pour lui. c'est que, de-
puis qu'on chante en France, tous les
pouvoirs on* déclaré la guerre aux chan-
sons ainsi qu'aux chansonniers. Un car-
dinal fait enfermer dans une cage de fer
un homme qui avait fait une chansou con-
VAUDEVILLE 5
tre lui. Latude et Dalègrc sont enfermés à
la Bastille pour avoir chansonné la Punipa-
dour. Le poêle Lamonnaic est envoyé aux
Iles Sainte-Marguerite, par le Régent, à
cause de ses couplets qu'il appelait Philip-
piques. Le Directoire déporte à Cayenne un
pauvre chansonnier des rues, nommé Pi-
tou, pour avoir fait une chanson contre
Barras.
Clairville l'apprit à ceux qui ne le sa-
vaient pas, en faisant chanter à la lulle de
_/^/me Angot :
Barras est roi, Lange est sa reine...
CVétait pas la peine, (bis)
Non pas la peine, assurément,
De Âanger de gouvernement.
Napoléon ne permettait pas que l'on
chantât tout haut. Béranger paya de neuf
mois do prison ses couplets contre le
pouvoir. En un mot, tous les gouverne-
ments, toutes les censures se sont dé-
chaînées contre le vaudeville. 11 n'est donc
pas si petit compagnon qu'on veut bien
le dire.
On veri-a, au fur et à mesure que nous
avancerons dans le sujet, que le vaude-
ville a presque toujours été persécuté. On
verra tous les elïorts qu'il a été obligé
de faire pour devenir un genre de littéra-
ture chez nous.
6 FOYEnS ET COULISSES
De tout temps, on a laissé prendre au
drame, à la comédie, de grandes licences,
et, quand le couplet voulait faire enten-
dre, sur de petits airs, dos petites vérités
mises à la portée du peuple, on lui met-
tait bien vile un haillon. Lorsque nous
parlerons do la censure dramatique, et
nous aurons souvent l'occasion d'en par-
ler, nous prouverons que, sous tous les
pouvoirs, elle a été plus ombrageuse,
plus méticuleuse, plus tracassiere pour le
couplet que pour aucun autre genre. Cela
s'explique. Huit vers, sur un air do pont
neuf, c'est si vite retenu ! cela va si
loin !
Le mot vaudeville a eu jadis une signi-
fication plus large que maintenant. Les
anciennes comédies, faites sur des évé-
nements du jour ou sur une des anecdotes
scandaleuses, étaient appelées des vaude-
villes. Dans le Chevalier h la modo, de
Dancourl, le Chevalier dit, en parlant do
ses vers : << On les a retenus, on en a fait
des pièces de théâtre, et, en moins de
deux heures, ils sont devenus vaude-
villes. -
Entin, dans beaucoup de pièces ancien-
nes et modernes, soit en prose, soit en
vers, les auteurs finissaient par des cou-
plets qaç les acteurs chantaient successi-
vement. On trouve de ces exemples dans
Log ranci f Fagan, Dancoart, Dui'rcsny cl
VAUDEVILLE 1
Lesage', Beaumarchais, Colin d'Harleville,
Picard, ainsi que beaucoup d'autres, les
ont imités.
Zes sortes de couplets, qui sont tout à
fait hors de l'aclion, s'appelaient des vau-
devilles. On nomme encore aujourd'hui
les couplets qui Icrminent les petites piè-
ces des vaudevilles finals. Les vaudevil-
listes disent généralement : « Ma pièce est
terminée, je n'ai plus que mon vaudeville
à faire. »
Le vaudeville final se meurt, on ne l'em-
ploie plus guère que dans les revues de
lin d'année, sous la rubrique de : couplets
de la fia.
Quant au genre en lui-même, son his-
toire n'est pas moins curieuse en raison
de l'influence satirique qu'il a exercée à
toutes les époques. Brazier nous fait voir
comljien le vaudeville a subi d'améliora-
tions depuis les chansons obscènes de
Gauthier-Garguille jusqu'aux chansons de
Désaugiers et aux odes de Déranger.
Il y a loin de 1600 à 1815. Nous le ver-
rons sous tous les costumes, tantôt l'oi,
tantôt sujet, tantôt soldat, tantôt berger,
paré de fleurs et de rubans, donnant le
bras à Favart pour assister aux noces
d'Ai.jette et Luhin, ou bien courant de ca-
baret en cabaret, pour s'enivrer avec dés
poissardes et des raccoleurs. Nous le ver-
rons simple et naïf, gai ou tendre ; dans
8 FOYERS ET COULISSES
les camps, animer les combatlants par ses
refrains guerriers, puis à la cour ou dans
le boudoir des courtisanes à la table des
fermiers-généraux, sablant le vin mous-
seux, et se moquant de la sottise dorée.
Nous le verrons en soutane ou en ca-
puchon chez les nonnes qui lui payaient
ses refrains et ses gaudrioles en biscuits
et en confiture.
Nous le verrons au théâtre, les bras
nus, s'égosiller aux grands jours des ré-
volutions; il sera d'abord gamin, puis
peuple, à mesure qu'il grandira. Enfin, il
a ri quand il fallait rire, il a pleuré quaml
il fallait pleurer, il a assisté à toutes nos
gloires comme à tous nos désastres.
On dit, dans le Monagiana qu'un bon
recueil de vaudevilles est indispensable
aux écrivains qui veulent s'occuper d'his-
toire. J'ai toujours été de l'avis de Gilles-
Ménage.
Pour mettre de l'unité dans notre tra-
vail, nous prendrons 1 histoire du vaude-
ville à la comédie italienne, puis aux foi-
res Saint-Germain et Saint-Laurent. Vien-
dront ensuite les autres théâtres par or-
dre chronologique : le Vaudeville, les Va-
riétés, le Panorama, le Gymnase, les Nou-
veautés, le Palais-Royal et les théâtres
des boulevards.
On verra que le vaudeville a eu bien des
luttes à soutenir, bien des combats à Ir-
VAUDEVILLE 9
vrer pour obtenir droit de bourgeoisie
dans notre littérature. Une anecdote qui
remonte à plus d'un siècle de date le prou-
vera.
Eu 1773, Panard fit jouer à la foire
Saint-Germain une pièce intitulée : le Vau-
deville. Dans cette pièce, Moinus ouvre la
scène avec sa fille, sous le costume de la
Foire. Celle-ci avoue à son père qu'elle
est malheureuse parce qu'elle aime le
Vaudeville, que l'Opéra-Comique ne veut
pas reconnaître comme genre de littéra-
ture. Momus trouve un expédient pour
consoler sa fille, et profitant de l'arrivée
de Bacchus et de la Joie, père et mère du
Vaudeville, il obtient leur consentement.
Alors la Foire Saint-Germain prend la robe
d'un avocat, plaide devant Apollon la cause
de son amant, prouve que le Vaudeville
est bien reçu, bien fêlé partout, qu'il est
malin, espiègle, satirique, et qu'il plaît à
la ville comme au village. Apollon rend
un arrêt par lequel le Vaudeville est mis
en possession de tous les droits du Par-
nasse.
Eh bien! malgré ce jugement solen-
nel rendu parla bouche d'Apollon, le vau-
deville eut beaucoup de peine à obtenir
main-levée de l'interdiction qui pesait sur
lui; car, plus tard, Sedaine, qui détestait
les vaudevilles, faisait chanter dans un de
ses opéras comiques, le couplet suivant,
10 FOYF.nS ET COULISSES
en haine des Amours d'étO et dos Vendan-
geurs, vaudeville de Piis et Ijîirré, qui, à
cette époque, attiraient la foulcù la Comédie-
Italienne :
I ' niillcj ;
Amu-
El pai
Mais : . ,\,
Comme on voit, Si'dnine n'était pas plus
nmi de la rime que du v.iudeville.
Kn enli-e|»ronant ^hi^tOl^e du vaude-
ville, a dit Hrazier, on marche sur le ter-
rain de feu dont parle lloraee, Iloi^ace î
autre vaudevilliste d'une certaine renom-
mée. Ilcureureusoment . iijoute Hrazi-^r,
que je le connais ce terrain, heuri'U -sè-
ment que je sais qu'au théâtre, cet elrau^'C
hazar. on rencontre de tout, ainsi que l'a
dit l'iis :
« Macliinisles, femmes «le clmmlire,
« Allumeurs, pompiers, quel mir^macl
« Ou y siMil roau-de-vjt? cl I amjire,
« L'huile et la pii>e de labai'.
C'est le pays dos séductions et des dés-
onchnulements! On y fait des rùves d'or...
on y a d'affreux cauchemars !... on v rit.
VAUDEVILLE 11
on y grince des dents, c'est le paradis de
Millon!... c'est l'enfer du Dante!...
Les amours-propres y élanl continuelle-
ment en présence, les bonnes et les mau-
vaises passions s'y heurtent sans cesse.
Un succès vous fait des myriades de pe-
tits ennemis; si vous réussissez deux fois,
l'envie vous prend à bras le corps ! On
vous presse la main dans la coulisse à
droite, on vous bafoue dans la coulisse à
gauche.
On lit dans VEtoile que, cnl5"7, des Ita-
liens appelés Gli-Geloni, que le roi Henri III
avait fait venir de Venise, commencè-
rent à jouer leur comédie dans la salle des
Etats de Blois. Le roi leur permit de
prendre un demi-toston de ceux qui vien-
draient les voir jouer. Le dimanche 19 mai
1577, ces mêmes comédiens furent instal-
lés à l'hôtel du Petit-Bouibon, rue des
Fouies, à Paris. Ils prenaient ^ua/re sous
par personne, et il y avait un tel concours
de peuple que quatre prédicateurs de Pa-
ris n'en avaient pas la moitié autant quand
ils prêchaient. Cette troupe ne demeura
pas longtemps, vu les troubles qui agi-
taient le royaume, et principalement la
capitale.
En 158i et 1588, il en parut une seconde
et une troisième, mais on n'a pas recueilli
les noms des acteurs et des actrices qui
les composaient, ni le^ titres, ni les su-
12 FOYERS ET COUUSSES
jets des pièces qu'ils représentaient.
Henri IV, dans une expédition qu'il lit à
Pavic, amena une troupe de comédiens
italiens, (jui s'en retournèi'enl deux ans
après. Ils furent installés ruo de la Pote-
rie, au coin de celle de la Verrerie. Ils
étaient à la solde du roi. Dans une satire,
il est dit qu'il y a assez d'autres bouffons
à la cour, sans que besoin il soit que le
roi Henri en fasse venir de l'étranger. La
première a("ti'i(e de cette troupe jouissait
d'une j,'rande réputation comme comé-
dienne et comme femme du monde ; elle
s'appelait Isabelle .\ndreini.
Nous rions du charlatanisme des affi-
ches : Voulez -vous savoir comment on
annonçait une pièce en 1588?
AUJounn'uri l^ 1" riEpBvsKVTATiON de
LA ROSAURE
Impératrice de Constantinople
Au tlicâtre ilu Petit-Bourbon . pnr li grande
troupe italienne, avec l-s plu^ ' ' ^ et ma-
gnifiiiues vers, musique, d ckange-
meiils de théâtres II grandii ..,..,..«. rnfr<v
vièh's entre chaque acte de ballets d'admirable
invention. »
1.05 personnages des pièces italiennes
s'appelaient toujours : Polichinelle, Arlc-
Vaudeville 13
quin, Pantalon, Scaramouche, Trivelin,
Scapin, Pierrot, Pasquariel, Colombine,
Isabelle, Zerbinette, etc.
En 16G2, des comédiens italiens jouè-
rent à l'hôtel de Bourgogne, rue Maucon-
seil, sur l'emplacement où était, il n'y a
pas encore longtemps, la Halle aux cuirs.
Ces acteurs avaient le litre de comédiens
italiens du roi, dans leur hôtel do Bourgo-
rjnc, mais ils ne représentaient que de mau-
vais canevas, des scènes détachées ou ar-
rangées. Les premiers bouffons improvi-
saient beaucoup ; on convenait d'un thème,
on entrait en scène, l'un donnait la réplique,
l'autre répondait ; de là des choses d'une
nullité, d'une sottise dont le théâtre du
temps n'offre que trop d'exemples.
Pour en donner une idée, il suffira de
mettre sous les yeux des lecteurs l'analyse
d'Arlequin linrjcrc du Palais :
Arlequin , habillé moitié en homme ,
moitié en femme, paraît dans le fond
d'une boutique de lingère , contigùe à
celle d'un limonadier. Quand il se montre
du côté de l'habit de femme, il crie : « Des
chemises, des torchons, des caleçons » ;
puis, se tournant du côté de l'habit de
l'homme, il paraît dans la boutique du
limonadier, où il crie : « Des biscuits, de
la limonade, des macarons, du chocolat ».
Ainsi, il vend d'un côté de la toile, des
bonnets, et de l'autre du café et des li-
i i lOYEnS KT COULISSES
queui's. l'asqnariel, donl il s'est moqué
sous les iloux costumes, finit par deviner
la ruse, mais non sans avoir été long-
temps mystifié.
Dans la scène suivante. Arlequin est
habillé en nourrice suivi d'un homme qui
conduit un Ane, sur lc<|uel est un berceau ;
c'est encore Pasquariel dont Arlequin se
moque en lui amenant un enfant de nour-
rice ; le vieillard jure, s'emporte et dit
qu'il y a trente ans (]u'il ne fait plus d'en-
fants. .\rlequin veut à toute force lui lais-
ser le marmot ; l'asqnariel donne un coup
de pied dans le ventre d'Arlecjuin qui
crie : Au secours ! au secours ! je suis
grosso do quatorze mois » et il se sauve
en se moquant de Pasquariel. »
Tous les canevas du théâtre italien sont
taillés sur le même patron. Ces chefs-
irreuvrc étaient accompagnés de couplets
appelés aussi vaudevilles.
Les Italiens eurent toujours de la peine
à demeurer en France. I.e mardi, i Mai
1097, .M. D'Argcnson, lieutenant-géuéral de
police, muni d'une lettre de cachet du roi,
se transporte à l'hôtel de Bourgogne, ac-
compagné de commissaires, d'exempts,
et de toute la robe-courte , appose les
scellés sur les portes du théâtre, rue
Mauconsoil et rue Française, sur celles
des acteurs et des actrices, avec défense
à ces derniers de se présenter pour con-
VALDEVILLE 15
tinuer leur spcclaclo, le l'Oi ne jugeant
pas à propos de les garder à son service.
On a jamais connu les motifs d'une sus-
pension si brusque.
De 1691 à 1710, aucune troupe italienne
ne vint à Paris ; mais le 18 mai de celte
dernière année, le duc d'Orléans, régent
du royaume, rappela en France les ac-
teurs italiens. Us débutèrent à l'Hôtel de
Bourgogne. Dans les premiers temps, ces
comédiens ne parlaient qu'en italien ; peu
à peu ils parlèrent moitié italien, moitié
français. Eiilin, la langue française pré-
valut ! Ce fut vers cette époque que l'on
joua des ouvrages plus réguliers.
Colalto, Riccboni, Morand, Fagan, Le-
grand, y donnèrent des comédies assez
agréables. Marivaux y fit représenter les
Jeux de l'ainour et du hasard.
Le Vaudeville, à cette époque, était
tout à fait misérable. Après avoir donné
un échantillon du dialogue, nous allons
citer les couplets que l'on chantait dans
les parodies italiennes. Dans le Jaloux,
joué en 1123, Trivelin dit à son maître :
Pour rompre ce mariage,
Monsieur, sauvons-nous,
Allons chercher un asile
Je trouve cela facile.
Ce à quoi Golombine répondait :
Et moi itou, et moi itou.
10
KÔYER6 ET COULKSK
En voici une autre :
I :- I : iri (loil-il s'engager
1.1 II i.ii.- remtno se charger
l>u vi%anl de la |tremicrc?
Lcrcis, 1ère Un lere,
Lerela, Icre Un la.
l)au^ Arlequin Poland, Angélique chanic
u Mfflor :
Votre ron«Uor« esl triomphanle.
Eparg
Et Roland npond galamment :
Ne craignez rien, pri: ?.. :<]u)n.
Je suis sago rotn!
Ne crains rien, n.
Cela a-t-il jamais ressemble ù des cou-
plets ?
Kt quand on rcllcchit qu'alors le IhcAtrc
françnis bnllnit dans toute sa gloire .nie
l-oinoillo avait f.ut le Cd, les /iomros,
^inna; que Molicre nous avait K-l'u.-
lartufc, les femmes savantes, le Misan-
thrope, et tant de ohefs-dcvuvre immor-
tels, on se demande comment des como-
diens. qui prenaient pompeusement le titre
de comédiens du roi eu leur hôtel de
VAUDEVILLE H
Boiirgof/ne, osnienl débiter en pnlilio tant
de niaiseries et de grossières équivoques.
La comédie il;dienne a compte trois <^r-
nérations d'ailcqiiins : Vici'iitini-Thomns.-
sin, Z?;<'?/jro/(.'//;-Uominique et t)nrlin-C('/-
tinazzi. Chacun de ces acteurs avait un
talent spécial; Dominique jounit les arle-
(luins malins, spii-ituels, vifs. Carlin, nu
contraire, excellait dans le naïf et le natu-
rel, ce qu'on appelait alors Arloqiiin-hn-
loiird, ce qui ne l'empêchait pas de mettre
beaucoup de grâce et d'esprit dans son
Jeu.
Un jour «lu'il n'y avait que deux per-
sonnes dans la salle, on n'en fut pas
moins obligé de jouer pour elles. Quand
le spectacle fut fini, Carlin s'avança sur lo
bord du théâtre et invita un des deux
spectateurs à s*a|)procher. « Monsieui-. lui
(lit-il, si vous reneuntrez quelqu'un en
sortant d'ici, faites-moi le plaisir de lui
annoncer que nous ilonnerons demain la
même pièce qu'aujoui-d'hui ».
Ces trois comédiens qui étaient si gais
au théâtre étaient fort tristes à la ville ;
ThomAssin en offre un exemple. Dévoré
par une mélancolie qui menaça de le con-
rluire au tombeau, cet acteur alla consulter
le médecin Dumoulin qui, ne le connais-
sant pas, lui conseilla, pour toute recette,
d'aller voir l'italien de la comédie italienne.
Dans ce cas, répandit Thomassin, il faut
18 FOYERS Et COULISSES
que je meure de ma maladie, car je suis
moi-même cet arlequin auquel vous me
renvoyez. Cette anecdote a fourni à Joseph
Pain le sujet d'ua vaudeville joué à la rue
de Chartres.
Il est juste de citer aussi le célèbre Ca-
mérani, célèbre, celui-là, à cause de l'ori-
ginalité de sa personne. 11 remplit pendant
plus de quarante ans les fonctions de se-
mainier à la comédie italienne. C'était un
gourmand fieffé. Il mourut d'une indiges-
tion de pâté de foie qu'au beau milieu de
la nuit il avait entamé tout seul.
Le Vaudeville fut longtemps station-
naire, mais, vers 1660, Favart, qui avait
déjà donné quelques ouvrages agréables,
obtint de grands succès. Cet auteur fécond
et gracieux a, pour ainsi dire à lui seul,
créé un genre de vaudeville que nous ap-
pellerons pastoral ou villageois. Il donna
Annette et Lubin, qui produisit beaucoup
d'effet. Le public , qui n'avait entendu
chanter jusqu'alors que de méchants cou-
plets, parut goûter ceux de Favart, qui, en
effet, ont le mérite d'être bien tournés et
de n'offrir que des images agréables.
Ensuite, ligurez-vous ces petites pièces
pleines de grâce et de naturel, représen-
tées par des acteurs tels que Laruette,
Clairval, Caillot et surtout par M"* Fa-
vart, celte actrice connue par ses talents,
SOU esprit et sa liaison avec l'abbé de
VAUDEVILLE 19
Voiscnon, qui, si l'on en croit la malignité
publique, fut l'auteur d'une partie des
pièces qu'elle publiait sous son nom ou
sous celui de son mari.
yme Favart a eu l'avantage de jouer de-
vant M. le Maréchal de Saxe, quand il
donnait des bals et des spectacles à ses
av^t-postes. C'était le temps où l'on fai-
sait la guerre en talons rouges, le temps
où l'on se découvrait devant les Anglais
en les invitant à faire feu les premiers.
En 1780, deux auteurs : Piis et Barré,
jetèrent un vif éclat.
A cette époque la comédie italienne
jouait de grands opéras. On avait conservé
jusque-là l'habitude de mêler de la prose
aux couplets ou des couplets à la prose :
Piis fut le premier qui fit des vaudevilles
tout en chansons. Cet essai fut bien ac-
cueilli et la comédie italiennejoua succes-
sivement les Amours d'été, les Vendan-
geurs, la Veillée villageoise , etc. Dans
les Vendangeurs, le bailli se justifiait en
couplets de défendre le vin, la danse et la
balançoire.
«< La balançoire à la santé
« Ne saurait être utile:
« Car plus le corps est agité,
« Moins l'esprit est tranquille.
a L'honneur est alors en suspens,
« Et si la corde casse,
20 lOYERS ET COULISSES
« Ce n'c5t jamais qu'à vos clépens
« Que l'amour vous rainasse. ■
Comme on le voit, le Vaudeville prend
une sorte de couleur. Ces ouvrages joués
par Mirhu, Rosière, Trial, iJorsonville,
Thomnssin (fils de l'ancien .\rlcquin),
par M""'* Xaiiiville, Trial, Colombe. Gon-
tier, Dugazon, faisaient fureur.
M"" Gonlicr excellait dans le:> rôles do
fermières, de paysannes; elle était par-
faite dans la nourrice de Fanl'an et Colas.
Elle faisait rire et pleurer tout à lafois.
M"»'' Gonlior aimait beaucoup la plai-
santerie, et pourtant elle était sévère sur
les pratiques religieuses. Quand elle de-
vait jouer un rôle nouveau, ses camai-a-
des l'ont souvent vue, derrière une cou-
lisse, Fe signer très-sérieusement et dire
tout bas avec émotion : ^ Mon Dieu, faites-
moi la grâce do savoir bien mon rôle. »
Domini<iuo ne pouvait pas souffrir un
bon mot contre l'Eglise. Carlin était fort
dévot; Trial et sa femme assistaient fous
les dimanches à la grand' messe de leur
paroisse ; Champville faisait ses Pâques.
M"" Colombe offrait elle-même le pain
béni. Entln, on connaît l'anecdote d'un
pauvre diable chargé de remplir les rôles
dits accessoires.
Un jour que l'on représentait les Deux
Chasseurs, il faisait un orage affreux; les
VAUDEVILLE 21
éclairs brillaient ; le ciel était en feu.
L'ours entre en scène ; au moment où il
passait devant le souffleur, un coup de
tonnerre retentit. L'acleur est tellement
effrayé, qu'oubliant qu'il est dans la peau
d'un ours, il se dresse sur ses deux
pieds, fait le signe de la croix et continue
son rôle au milieu d'un rire universel.
Vous allez peut-être penser que ces
vaudevilles qui attiraient la foule faisaient
la fortune de ceux qui les composaient?
Point!... Ces pièces, qui avaient valu
plus de cent mille écus au théâtre Mau-
conseil, n'ont point rapporté douze cents
francs à chacun de leurs auteurs. Vous
voyez que ce n'était pas le bon temps du
Vaudeville.
Cette guerre déclarée à la chanson con-
tinua, et petit à petit le flon*flon disparut
de l'afiiche de la Comédie-Italienne. Ici
finit l'histoire du Vaudeville à ce théâtre.
On a bien quelquefois représenté de ces
sortes d'ouvrages dans les salles Feydeau
et Ventadour; mais c'était de loin en loin,
pour célébrer une victoire ou pour chan-
ter une circonstance.
Au 18 brumaire, on joue les Mariniers
de Saint-Cloud, à propos de la chute du
Directoire ; plus tard, Vadé chez lui et le
Tableau des Sabines, vaudeville composé
en l'honneur du peintre David et dans le-
quel Dozainville, dont parle Henri Mon-
22 FOYERS ET COULISSES
nici-, était si comique et si amusant.
Voyant que U' théâtre, qui avait été son
berceau, lui avait été fermé à tout jamais,
le Vaudeville alla frapper à toutes les
portes, et toutes les portes lui furent ou-
vertes. Ce fut peut-être un malheur pour
lui; car depuis qu'on chante parluut, on
ne chante nulle part.
THEATRES
FOIRES ST-GERMAIN ET ST-LAURENT
Voici deux llieàlres dont i Instuire est
sans contiedil fort amusante. Bien avant
qu'il y eût des spectacles dans les deux
localités d'où ces théâtres ont tiré leurs
noms, on y montrait des marionnettes,
et le fameux Brioché y établit les sien-
nes, qui sont, à ce que l'on assure, les
premières que l'on ait vues à Paris. Il
trouva bientôt des imitateurs, et Polichi-
nelle se lit naturaliser français.
Polichinelle a joué un grand rôle aux
foires Saint-Germain et Saint-Laurent,
cela devait être; il est si peuple, il siijnor
VAUDEVILLE 23
Pulcinella. On a voulu comparer Mayeux
à Polichinelle ! Nous protestons de toute
notre indif^^nation contre une semblable
calomnie. Et d'abord Mayeux n'a qu'une
))0sse, et Polichinelle en a deux. Polichi-
nelle mystifie, Mayeux est mystifié; Poli-
chinelle est brave, Mayeux est poltron.
Gloire donc à Polichinelle !
Après Polichinelle vinrent le's animaux
sauvages, les lions, les Icopards, les ti-
gres, les ours, etc. Les nains ont succédé
aux géants (cela se voit encore), puis
enfin sont venus les chats, les chiens, les
rats et les singes.
On a vu à la foiie Saint-Laurent des
rats danser en cadence sur la corde, au
son des instruments, se tenant debout sur
leurs pattes de derrière et portant de pe-
tits contre -poids comme de véritables
danseurs de corde. Il y avait une troupe
de rats qui dansaient un ballet figuré sur
une grande table au son des violons et
avec autant de justesse que des danseurs
de profession. Mais ce qui émerveilla sur-
tout nos bons aïeux , ce fut un rat blanc
de Laponie qui dansa une sarabande avec
autant d'aplomb et de grâce qu'auraient
pu le faire Richelieu ou Louis XIV. A la
Foire Saint-Laurent, il y avait un singe
qu'on appelait le Divertissant; il jouait du
bilboquet et a])prenait à jouer du violon.
Tout ce qu'on peut dire en faveur des
24 FOYF.nS ET COULISSES
anciennes Itètes, c'est qu'elles auraient
encore aujourd'hui la supcriorilc sur les
nouvelles.
Ce fut à peu près vers l'année 1505 que
l'on commença à voir des acteurs à la
foire Saint -CuM-main. Les frères de la
Passion voulurent les en chasser ; mais
une sentence du lieulenfînt civil, du 5 avril
151)5, maintint le nouveau théûlre de la
foire, à la charge par lui de payer aux
fi'ères de la Passion doux ccus par an.
La foire Saint-Laureut était située en-
tic les rues du Faul)Ouri,'-Saint-Denis et
du Fauliourg-Saint-Martin. Ces deux rues
ont longtemps porté le nom de Faiihourr/
do la Gloire. On ignore l'origine de celle
ancienne dénomination. En lii09, ces deux
foires offraient déjà deux loges de spec-
tacle. On obligeait les acteurs à finir leurs
jeux, en hiver, à quatre heures et demie
du soir, à ne pas recevoir plus do citi'/
sons au parterre et douze sous aux pre-
mières; et de plus, à n'y rien jouer et n'y
rien chanter sans l'autoiisation et le vis i
du procureur du roi. On voit. que la icn-
sure date de loin. Kn 169", il y eut phi-
sieurs loges dans chacune desquelles
était une troupe de danseurs de corde cl
de sauteurs. Le nombre des direcleurs
qui ont exploité ces établissements est
considérable. Les principaux sont : les
frères Alard, Maurice. Hertrand. S.iint-
VAUDEVILLE 25
Eflme, Nivelon, lo chevalier Pellegiin,
Jlonteavi, Restier, Francisque, Jean .Vloa-
iict, Lcclusp, Nicolel, Audiuot, Favart.
Dans l'origine, les pièces dans les-
quelles on chantait des couplets étaient
jouées par des marionnettes. Les loges
de la foire ne resseml)laient en rien aux
théâtres actuels. Une loge était un lieu
formé par des planches où l'on dressait
un échafaudage pour les spectateurs. Une
simple corde était tendue pour les dan-
seurs. On n'y voyait ni peintures ni déco-
rations. Elles ressemblaient aux. baraques
que les bateleurs construisent maintenant
pour courir les fêtes des environs de Pa-
ris.
Avant d'avoir des auteurs connus, ces
deux théâtres commencèrent par repren-
die quelques-unes des pièces qui avaient
été jouées par les Italiens, bien avant
leur suppression, ordonnée en 1597. Quel-
ques danseurs de corde composaient
aussi des canevas qu'on ne pouvait re-
présenter qu'en y mêlant des tours de
force et d'agilité.
Ce n'est donc qu'à partir ae 1708 que
ces spectacles forains donnèrent des piè-
ces faites iout exprès pour des auteurs
en réputation. Ces ouvrages étaient appe-
lés opéras comiques mêlés de vaudevilles.
La Comédie-Française et la Comédie-
Italienne, qui avaient bien des fois tour-
2G FOYERS KT COULISSLS
mente les acteurs fomins. leur suscitèrent
alors (le nouvelles chicanes. Vers 1"10,
jalouses des succès qu'ils obtenaient ,
elles leur lirent défendre de jouer aucune
voini-die par dialogue ni même par mono-
logue.
I^es auteurs qui ont le plus travaillé
pour l'Opéra- Cuinique sont : Fuselier.
Dorneval, Laflichard, Garoict, Passard
lîallet, Legrand , Autereau. Laujon, Fa-
vart, Vadé. etc. Mais ce qu'il faut procla-
mer bien haut, c'est que René Lesage.
l'auteur de Gil-DIas, René Lesage, ce
si grand observateur, cet écrivain si dis-
tingué, ce moraliste si profond, a com-
mencé par éti-e vaudevilliste. Lorsqu'il
vit les persécutions dont les pauvres co
médiens allaient devenir victimes, Lesage
se lit leur prolecteur, c'est-à-dire leur au-
teur.
Lesage était jeune, sans fortune, sans
oppui, il fallait bien qu'il véciit d'abord
fiour devenir immortel ensuite. Le beau
ivre do Gil-Blas n'avait point encore
paru. Lesage lit donc parler Arlequin,
tout en rêvant à son archevêque de Gre-
nade.
G'est ainsi que Lesage donna à l'Opéra-
Gomique cent et une pièces dans l'espace
de vingt-six ans, c'est-à-dire de l~13t'
1739.
Ou a donné à l'auteur de Turcuret le
VAUDEVILLE 21
nom de fondateur de l'Opéra-Comique;
c'est une erreur. Le f^enre existait avant
que Lesage travaillât pour les théâtres
forains.
Ces petits spectacles cherchaient sans
cesse quelque ingénieux moyeu d'échap-
per aux exigences du pouvoir qui les
brutalisait. Panard l'a dit dans un vaude-
ville :
« Les lois ne sont qu'une barrière vaine
« Que les hommes franchissent tous;
« Car par-dessus les grands passent sans peine,
a Les petits par-dessous. »
On ne saurait se faire une idée de l'a-
charnement que mettaient alors les comé-
diens français à poursuivre les acteurs
forains. Lorsqu'une ordonnance de police
n'était pas exécutée immédiatement, ils
envoyaient des gens pour démolir les lo-
ges.
Le 29 février 1709, le sieur Peltier,
menuisier de la t'.omédie-Française, et
plusieurs garçons de théâtre, portant ha-
ches, scies, marteaux, entrent dans la
loge du sieur Holz, abattent une partie du
théâtre et des loges, brisent les décora-
tions et les bancs du parquet et se reti-
rent en chantant leur victoire. Ces scènes
se sont souvent renouvelées, mais les
28 FOYERS ET COULISSES
directeurs ne se rebutaient point et rebû
tiî^saient leurs loges «les l'année suivante
Ils apportiiient, d'ailleurs, la même té-
nacité en toute circonstance. Quand on
défenilait aux acteurs de parler, Us jouaient
des pièces toutes en chansons.
Les chansons étant proscrites à leur
tour, Lesage, Dorneval et Fuselier ima-
ginèrent les l'crJtcnux. Chaque acteur
avait son r«Me écrit en gros caractères sur
un carton qu'il montrait aux spectateurs.
Ces inscriptions parurent daliord en prose,
on les mit plus tard en chansons. Voici
de quelle manière on employait les écri-
tcanx ;
Dans Arlequin, roi de Sirendib, Arle-
quin paraît seul, après avoir fait naufrage
sur la côte de Sirendib; il s'avance dans
l'île, il tient une bourse, se montre con-
solé de sa disj?ràce et l'exprime ainsi par
un écrifeau qui descend du cintre porté
par deux Amours, et déroulé par eux de-
vant les spectateurs. Dès que lécrileaa
était déroulé, l'orchestre jouait d'abord
l'air du couplet, un compère placé dans la
salle chantait, et le public faisait chorus,
tandis que lacteur qui était sur le théâtre
en mimait l'intention.
On voit que de peine on avait pour
faire comprendre une pièce tout entière.
Car s'il y avait dedans cinquante couplets,
il fallait cinquante écriteaux.
VAUDEVILLE 29
Eh bien ! le public se portait en foule à
ce spectacle, tant il est vrai que l'opposi-
tion a toujours intéressé en France.
Comme on savait toutes les persécutions
que ces comédiens éprouvaient de la part
du pouvoir, le public les en dédomma-
geait en courant à leur représentation.
Les auteurs qui, de leur côté, soutiraient
beaucoup de ces entraves, ne négligeaint
rien pour se venger des grands théâtres.
Dès qu'il paraissait un opéra, une tragé-
die, un drame, les écriteaux en faisaient
prompte et bonne justice.
Les plus hautes questions de littérature
étaient justiciables de ces marionnettes.
C'est ainsi qu'à propos de la fameuse
querelle des Anciens et des Modernes, on
joua à la foire Saint-Laurent Arlequin
défenseur d Homère. Dieu sait les épi-
grammes qui furent lancées contre Dacier,
sa femme et Lnmothe-Houdart !
En 1722, un arrêt signifia aux directeurs
forains, et notamment à un sieur Fran-
cisque, qui devait ouvrir une loge à la
foire Saint-Germain, qu'il eût à se renfer-
mer dans les danses de corde et de vol-
tige. Francisque venait d'être ruiné par
un incendie à Lyon. A force de solliciter,
et en raison de ses malheurs, il obtint
pour toute grâce un seul acteur parlant.
Il fallait donc qu'il trouvât un auteur assez
spirituel pour lui faire une pièce raison-
30 FOYEnS ET COULISSES
nable, un inonologuo, et un acteur capable
de le bien jouer à lui seul.
Lesage. Fuselier et Dorneval avaient
bien préparé des pièces pour l'ouverture
de l'Opéra - Comique aux foires Stiut-
Laurenl et Saint-CJermain; mais connais-
sant linterdiction Ijuicee contre ces deux
théâtres, ils conçuri-nl l'idée de louer uno
loffo sous le nom de I^aplace, où ils tirent
i'ouer par les marionnettes des pièces de
eur composition. Ils donnèrent, entre au-
tre, Pierrot liuinulus, parodie du Homu-
lus de Laniùthe. Le succès de ce vaude-
ville fut si prodigieux que le duc d'Or-
léans voulut le voir et le fit représenter à
deux heures jtprès minuit.
Francisque ne pouvant donc rien obte-
nir du tiiumvirat chantant, se souvint
((u'on hii avait parlé d'un nommé Piron;
il courut chez ce dernier et se présenta
d'un air désespéré : • Je suis Francisque,
entrepreneur de l'Opéra-Comique, lui dit-il ;
la police me défend de faire paraître plus
d'un acteur. Lesage et Fuzelier m'aban-
donnent ! Si vous ne venez à mon secours,
je suis un homme perdu ! Vous êtes le
seul auteur qui puissiez me sauver; vous
faites de si jolies chansons! Tenez, voilà
cent écus; travaillez, et comptez que ces
cent écus ne sont pas les seuls que vous
recevrez. > En achevant ces mots, il dd>
Vaudevillk 31
pose la somme sur le bureau de Piron et
s'enfuit à toutes jambes.
Piron, qui eu voulait aux comédiens
français de ce qu'ils laissaient moisir la
Mctromanie dans les carions du Comité,
Piron qui, comme Lesage, n'avait d'autre
ressource que sa plume, se mit aussitôt à
l'œuvre : il composa en huit jours Arle-
quin-Deucali on, qui eut un succès non
interrompu de cent représentations. Dès
ce moment, Francisque s'attacha Piron,
qui ainsi travailla longtemps pour l'opéra
comique.
Les auteurs de ces théâtres se jalou-
saient également entre eux, comme l'ont
fait depuis et comme le feront toujours
ceux que l'amour-propre et l'intérêt met-
tent en présence.
Les acteurs de bois se moquaient des
acteurs vivants ; les acteurs vivants cros-
aaient les acteurs de bois. On habillait de
petites marionnettes de manière à ce que
l'on reconnût les acteurs qu'elles vou-
laient contrefaire ; elles imitaient leurs
voix, leurs gestes, et se moquaient ainsi
des comédiens français.
Une charmante actrice, nommée M''^
Maillard, femme de Maillard, qui jouait
les Scaramouches, a été la meilleure Co-
lombine de cette époque.
Les scandales ne manquaient pas plus
alors qu'aujourd'hui : Maillard, mari de
îi!2 FOYERS ET COULISSES
Colombinc, clail un jour à la f " i-
Laiircnl, ilaiis la houtif(iii' iJ'n: i-
bois. limonadier; la demoisoiii' m ui ni
vint à passer pour se rendre au Ihfàlrc
et le salua. Un demanda à Maillard s"il
connaissait oetlc jolie arlrioe. « Kh ! ca-
dédis, répondit-il, je suis pour le moins
son amant. »
Touchez-là, lui dit un Jeune officier qui
ne le coimaissail pas, je puis vous en
dire autant. .Nl.iillard quitta le ton plaisant
pour apprendre à l'indiscret qu'il parlait
au mari do cette actrice. « Ma foi ! reprit
l'officier, je suis frtché d'avoir été si sin-
cère, mais j'ait dit la vérité. » Maillard so
battit, et fut Messe, comme cela devait
ôtre.
Par suite des querelles dont ■ -^
parlé, les spectacles de la foii t
quelquefois fermés p!usieui-s a! :i
Monnet obtint en Hôl, le réli t
de l'Opéra-Comique. Cette réou\ril!iri se
fit le 3 février 1752. Vadé travailla beau-
coup pour ce théî^tre. C'est lui qui eréa
le genre poissard, genre qui n'a jamais
paru dijj^ne de notre scène, '1 ' ~ le
on le faisait alors. Voici n: <•
ce qui se disait en plein tli- luc • i 'nxuit
les femmes les plus elefîantes du temps.
1 Dit's donc , ma'me la romlesse,
comme vous trottez avec vitesse"!' .Vvcc
vot' gentillesse, vous uallee pointe à eo»-
VAUDEVILLK 33
fesse? N'faites pas tant votr' princesse, on
sait c' que vaut vof sagesse, i»
Jean Monnet tenait avant tout à la vérité
des costumes. C'est lui qui disait à ses
comédiens : « Si vous n'avez pas toujours
l'esprit de votre rôle, faites en sorte d'en
avoir l'habit. »
Une circonstance qui fait honneur à
1 Opéra-Comique, c'est que Préville, ce
grand comédien qui comprit si bien Mo-
lière et toutes les larges compositions du
^rand siècle, Préville fut acteur forain.
Kamené de Lyon à Paris par Jean Monnet,
il joua quelque* années à la foire Saint-
Laurent, s'en retourna en province et re-
vint débuter à la Comédie-Française à la-
quelle il était si digne d'appartenir.
La foire Saint-Ovide avait aussi des
baraques, deux jolies salles de spectacle,
des marionnettes et des marchands de pain
d'épice. En l"6-2 on y mit en vente des fi-
gures représentant un jésuite sortant d'une
coquille d'escargot et y rentrant. Ces
charges devinrent à la mode. En 1"71, la
foire St-Ovidefut transférée delà place Ven-
dôme sur celle Louis XV; mais dans la
nuit du "22 au 23 septembre l""!, le feu
prit au> baraques, aux boutiques et aux
salles de spectacle : tout ■ievint la proie
des flammes. .■S.udinot, Nicolet et d'autres
directeurs donnèrent plusieurs représen-
tations au profit des incendiés. Ce fut le
3
31 FOYERS ET COULISSES
premier exemple (l'un acte de bienfaisance
de cette iiiituro.
Audiiiût, auteur du Tonnelier, el acteur
delà Comédie-Italienne, fit bâtir à la foire
Saint-Cieimain un petit tliéAtre de marion-
nettes qui attira ionj?temps la foule; et
Nicolel, qui avait déjà le privilège des
Grands danseurs du roi (ce théâtre fut l'o-
rigine de la (iailé), allait, pendant la quin-
zaine de Pâf[ues, (lonner des représenta-
tions à la foire Saint-Laurent.
L'Ecluse, qui était directeur d'un petit
spectacle situé au coin de la rue de Lan-
cry, menait aussi sa troupe jouer à l'O-
péra-Comique.
Vers l'année i780, ces théâtres n'étant
plus suivis comme ils l'étaient aupara-
vant, les troupes se dispersèrent, la Foire
fut abandonnée, et une ordonnance réunit
rOpéra-Coniique à la Comédie-Italienne;
et sans le (Icret de l'Assemblée nationale
qui, en llOl, abolit les privilèges en per-
mettant à tous d'établir des théâtres à leurs
frais, le Vaudeville, si florissant, serait
peut-être mort depuis longtemps. Par un
sentiment de vengeance assez pardonna-
ble, M. de Piis, qui longtemps après devait
deven: secrétaire général de la Préfec-
ture de police, conçut l'idée de transpor-
ter son répertoire de vaudevilles sur un
thâtre ad hoc, après avoir toutefois solli-
cité de la Comédie-Italienne une pension
VAUDEVILLE 35
modique et trop méritée, qui lui fut refu-
sée. De concert avec un bailleur de
fonds, Rosière, l'excellent acteur, qui te-
nait si bien l'emploi des ganaches, c'est à
lui qu'on attrilniait la paternité de ce
Lapoïtc qui joua si parfaitement les Ar-
lequins, enfin, avec l'assistance de Barré,
le nouveau théâtre s'ouvrit rue de Chartres,
le jeudi 12 janvier 1192, par les Deux
Panthéons, pièce d'inauguration en 3 actes
en vers, et vaudevilles de f^iis. Longtemps
l'affiche du théâtre porta sur son en-tète la
devise de Boileau :
Le Français, né malin, créa le vaudeville.
Malgré ces guerres toujours nuisibles,
toujours désolantes, l'administration de ce
théâtre, tenue d'une main ferme par Barré,
prospéra.
Pendant la période révolutionnaire, le
Vaudeville eut à soutenir des luttes conti-
nuelles ; il fallait qu'à l'exemple des autres
il jouât des pièces composées dans l'es-
prit du moment. Or, chaque auteur croyait
devoir y mettre des restrictions, suivant
ses propres opinions, ce qui valut aux op-
posants des scènes tumultueuses et par-
fois même de la prison. C'est ce qui arriva à
Barré, Radet et Destontaincs, au sujet do
leur Chaste Suzanne, où l'on crut voir des
3li FOYERS ET COULISSES
allusions au procès futur de Marie-Anfoi-
nelte. Au moment où le juge dit aux dt-ux
vieillards, accusant Suzanne : « Vous êtes
ses accusateurs, vous ne pouvez pas être
ses juges ! » Des applaudissements et des
sifflets partirent dans toute la salle, et
bientôt le tumulte devint tel que l'on fit
évacuer la salle; quant aux auteurs, ils
furent arrêtés quelque temps après. Fort
heureusement que leurs amis les engagè-
rent à faire quelques couplets; ils en im-
provisèrent, en effet, qu'ils envoyèrent
au président de la Commune, avec une
lettre en conséquence. Comme on le voit,
à cette époque il n'y avait point de cen-
sure, on s'en prenait à l'auteur et aux ac-
teurs dès qu'un couplet ou un mot provo-
quait une allusion comprise.
L'Empire interdit la politique au "Vau-
deville. Le théâtre dut se contenter de ce
qu'on appelait alors les pièces de ç/alenes.
Tous les personnages célèhi'es, à divers
titres, y passèrent. Le Vaudeville mit en
chansons : Duguesclin, Condé, Turenne,
Corneille, Racine, Molière, puis Jeanne
d'Arc, puis Piron, puis Fanchon la viel-
leuse; tout cela réussissait à ra\ir, il est
vrai que la troupe était excellente surtout
en femmes. — On y remarquait >!"« Bel-
mont, dont le triomphe fut Fanchon ; M'^
Rivière Minette, qui fut depuis engagée
au Gymnase. — Plus tard, Virginie Dejazet
VAUDEVILLE 37
(bien jeune alors!) Jenny Vertpré, etc., etc.
En décembre 1815, Désaugiers fut nommé
directeur du Vaudeville à la place de
Barré. C'est à l'occasion de cette nomina-
tion que Déranger improvisa ce couplet:
Bon Désaugiers, mon camarade,
Mois dans tes poches deux flacons ;
Puis rassemble, en versant rasade,
Nos auteurs puissants et féconds ;
Ramène-les dans l'humble asile
Où renaît le joyeux refrain,
Eh ! va t m train.
Gai boute-entrain!
Mets-nous entrain, bien entrain, tous entrain,
Et rends enfin au Vaudeville
Ses grelots et son tambourin.
Désaugiers suivit les conseils de Bé-
ranger, et s'entoura des meilleurs auteurs.
Scribe, qu'on peut considérer comme le
réformateur de l'ancien Vaudeville, avait
donné, le 19 mai 181'2, V Auberge ou les
Brigands sans Je savoir, en société avec
Delestre-Poirson ; trois ans plus tard, le
même Scribe faisait jouer, avec et sans col-
laborateurs, Une Nuit de la garde natio-
nale, Farinelli, le Comte Ory, le Fou de
Péronne, le Petit Dragon, le Nouveau
Pourceaugnac, la Somnambule, etc.
C'est de cette époque que date le vaude-
ville de mœurs, celui qui tend à se rappro-
S8 FOYERS ET COULISSES
cher de la comédie, et par l'idée et par
l'intrigue. Pai- malheur pour le théâtre de
la rue do Chartres, Scriho. à qui Foirson
venait de pruposer de prendre un IhoAtre
à lui tout seul, s'en allait fonder le Gym-
nase-Uruinutiqnf et il emmenait avec lui
Gonthier cl M"' Fcrrin. — Malgré ce coup,
Désaugiers ne se découragea pas , et
bien lui en prit. — L'intelligent et spi-
rituel directeur se remit bravement à la
besogne, et dunnn son Vu de bon cœur et
sa Parisienne en Ks/niijno. En iSii, Dé-
saugiers ciuilta la direction du Vaudeville,
qui fut j)i'ise par M. lîérard.
Après avoir administré pendant trois an-
nées ce tliéàtie, M. Bérard sollicita et ob-
tint du ministre de l'intérieur. Corbière, le
privilège d'un nouveau théâtre, avec l'auto-
risation de lobfllir là où il voudrait: il lit
bàlir le Théâtre des Aouvenuli'-g, place de
la Bourse. En 1825, Désaugiers prit do
nouveau la direction du Vaudeville. Qui
mieux que lui savait choisir les bons
auteurs : Theaulon. Uuvry. Sewrin. Gen-
til, Melesville, Buyaid. Xavier Saiutine,
Dupin, Dupeuly , Uuvert et Lauzanne ,
ces deux livres Siamois , du succès ,
(|ui inventèrent une langue, la langue
d'Arnal.
Désaugiers mourut de la jtierrc. le 9
août lb2T, vers uuo heure de l'aprcs
midi.
VAUDEVILLE 39
Il s'était compose d'avance cette épitaphe
digne de Scai-ron :
Ci gîl! hélas! sous celte pierre,
Uu bon vivant mort do la pierre.
Passant, que lu sois Paul ou Pierre,
Ne va pus lui jelcr la pierre.
Désaugiers clail, en môme temps qu'au-
teur dramatique, un excellent comédien
et un habile chef d'orchestre, tilleuls qui
lui furent souvent utiles à ses débuts,
comme on va le voir ;
En 1805, Désaugiers était à Avignon,
où il jouait la comédie en compagnie de
Lepeintre aîné et de Jacquclin. Un soir
que, remplissant le rôle du père Thomas
dans le Club des bonnes gens, il venait de
chanter une espèce de ronde en deux cou-
plets, le public, croyant à tort qu'il y en
avait un troisième, se mit à crier :
— Le troisième couplet ! le troisième
couplet !
— Mais il n'y en a que deux, lit tout
bas Désaugiers à son camarade.
Et il allait essayer de passer outre,
quanil les cris redoublèrent.
Que lit Désaugiers ? il improvisa immé-
diatement un tioisième couplet qui eut les
honneurs du bis.
L'année suivante, revenant de Marseille
avec quelques comédiens ses camarades,
40 KOYERS ET COULISSES
la petite caravane était encore loin de
l'aris, quand on s'aperçut que r.'irpent
manquait absolument; les estomacs com-
menraii'iit à crier. Dcsaugiers prit al^ors
son violon, et, pour retremper le cou-
ra},'c de ses amis, qui se refusaient à
marcher, il leur joua des contredanses
jusqu'à la barrière. Arrivés là, comme il
lui restait un sou en poche il acheta un
petit pain, le rompit en deux et dit en riant
ù Jac({uclin :
— Veux-tu l'aile ou la cuisse?
A la mort de Désaugiers. la direction
du théâtre de la rue de Chartres passa
entre les mains de MM. de Ciuerchy et
Hernard-Lcon , riche dune troupe qui
comptait dans ses rangs Arnal, Lafont,
Lepeintre aîné, Lepeintre jeune, Hernard-
Léon, Fontenay, Volnys; M°>* Suzanne
Brohan (la mcre des deux Brohan\ qui
n'avait pas moins de talent ipie ses deux
filles n'en ont aujourd'hui ; M"* Louise
Maycr, que la Hussie enleva, Fargueil,
Doehe, Thenard, Guillemin, Atala Boau-
chéne. etc. Les succès se multiplièrent.
M.M. Cuierchy et Bernard-Léon dirigèrent
le Vaudeville jusqu'en 18-29, époque à
laquelle la direction passa entre les mains
do MM. Etienne Arago et Bouffé (ne
pas confondre avec le célèbre comédien
Kn 1S30, le Vaudeville prit le titre de
Théâtre Xat louai; sa vieille saiJo ou
VAUDEVILLE 41
l'on avait ri de si bon cœur, fut réduite en
cendres par un incLMidie qui éclata dans la
nuit du 16 au 17 juillet 1838.
L'autorité ayant décidé que le théâtre
ne pouvait être reconstruit sur l'emplace-
ment qu'il occupait, M. Etienne Arago et
son associé trouvèrent d'abord un refuge
dans divers théâtres de la capitale, puis
s'installèrent provisoirement, le 16 jan-
vier 1839, dans une petite salle appelée
le Café-Spectacle, qui était située au Bazar
Bonne-Nouvelle.
Malgré le petit cadre et le prix exhor-
bitant du loyer, le théâtre, grâce au succès
de Passé Minuit et du Plastron, put se
maintenir jusqu'au moment où il pût pren-
dre possession de la salle de la Bourse,
que la troupe de l'Opéra-Comique quittait
le 16 mai 1810. Le lendemain, le Vaude-
ville s'installait dans la salle vacante.
A partir de ce moment son existence de-
vient fantastique et les directeurs s'y suc-
cèdent avec une rapidité invraisemblable.
M. Etienne Arago cède son privilège à
un marchand de rubans nommé Trubert,
promptement mis en faillite, malgré l'im-
mense succès des Mémoires du Diable. En
1842, M. Ancelot devient directeur et passe
la main â M. Hippolyte Cogniard, en 1845.
En 1846, la direction tombe aux mains d'un
capitaliste nommé Piltay, puis Lockroy,
lequel trouve la tâche trop lourde et se
l2 FOYERS ET COULISSES
«léinct au bout d'un an. Il e-^t remplacé par
Lc't'hvre /)' imiiny r-\ !)•■ f'oinoti, l'ral nt
FJcury./: ' ' Puni Erni'St,
Lecoiir, < '/ ■''''rrvinn, qui
fivail Ofliele la pai I l-aii,
lioyer, Ltirine, h , , ■ - iiort.
— Uaiis les ilernicies iiuuccb Je telle épo-
i(U(\ néfaste au point «le vue matériel,
brillante au point de vue littéraire, de
nouveaux écrivains ««» (lr<Mit jnuer au
Vaudeville, parnu " ' Aih
ijier, Alexandre J' lore
l'ii} ■■ lo .Siuiiij'- 'I ' ii\ iiij f, les
/ s, la Daine aux Cimëlius,
li> i-ii.rs iir niai'hro, les Parisiens, les
Faux bonshommes. Knfin , M. //armant
prend en mains les destinées du IhéAtrc
((ui leprend. sous sa «lirection, une nou-
velle vij^ueur. Octave j'.-<-< n..i ,.i *. .r.
dou obtiennent de ti
avec Dalila, le /ioman
pauvre, /Rédemption, :ies , les
Diables noirs, les Fem: >, la Fa-
mille /icnoilon. Lafont , /ierton pèro ,
Sainl-dermain. viennent foi-litier un*?
troupe déjà remarquable. Fur^jueil porte ,
en grande eumédienne qu'elle est , le
poids d'un répertoire éerasant pour toute
autre, et cependant. nial{:re tout, en dépit
do succès éelalants cl ineontestables. la
eituatiou du Vaudeville semble toujours
précûii<?. A qui s'en prendre? Aux ur-
VAUDEVILLE 43
listes'? Non! Aux diiecleurs? Pas davan-
tage? Aux pièces? Non! puisqu'elles sent
excellentes. C'est donc la salle, qui a
tous les vices de construction, qui fait
du Vaudeville un théâtre impossible qu'il
est urgent de motlilier. L'occasion de
changer de local ne tarde pas à se pré-
senter. — Le percement de la rue du 4 Sep-
ten\bre entraînait naturellement la démo-
lition du Vaudeville, qui fit sa clùlure,
place de la Bourse, le 11 avril 1869,
avec la Dame aux Camélias. — Celle salle
de la place de la Course, construite sur
les terrains jadis occupés par le passage
Fcydeau, avait coûté trois millions quatre
cent soixante-sept mille fr., elle fut re-
vendue, en 1833, oaze cent mille francs.
Lt ca;eau
De tous temps et à toutes les époques,
les poètes, les gens d'esprit, les fins di-
seurs, les gais disciples de Comus, ont
aimé à se réunir en un même lieu , le
plus souvent dans un cabaret, pour se
livrer à d'intimes causeries. C'est ainsi
44 FOYKRS KT COULISSES
que nous rencontrons à Rome, chez le
l'.iltaretier Coranus , Horace , Tihulle ,
rropcrce.Oviclf, Imvant le vin de Kalcrne,
vantanl leurs inaitresses et chantant <juel-
(juc clianson Ijachicjuc écrite par le pocte
«le Tilmr, dans le niode inventé par Sapho,
la dixième muse.
Au commencement du XYII' siècle, à la
J 'anime de Fin (rue de la Juiverie). déjà
illustrée par Vilhjn et surtout par Hahe-
lais, nous trouvons une réunion de poètes
«jiii avaient nom : Théophile Bergeron,
1 »i>il)arreaux . Guillaume Oolletet, Saint-
l 'avili et l.uillier. « Mien souvent, raconte
I ihain Chovreim en parlant de Collelel,
nous allions manger chez lui , à condition
(|ue chacun y fci-ait porter son pain, son
plat avec deux bouteilles de vin de Cham-
paj,'ne ou de Bourg^ofjnc ; et parce moyen
nous n'étions pas à charge à notre hôte.
II ne fournissait qu'une vieille table sur
laquelle Honsard. Jodelle, Bellcau. Baïf.
Amadis , Jamyn , avaient fait en leur
temps d'assez bons repas; et, comme
le présent nous occupait seul, l'avenir
et lo passé n'y onlraienl jamais en ligne
«le compte. CoUelet, nous récitait, dans
les intermèdes du repas, ou quelque
sonnet de sa façon . ou quelque fragment
do nos vieux poètes que l'on ne trouva
point dans leurs livres. »
VAUDEVILLE 45
Un peu plus tard, rue du Pas-dc-la-
Mule, chez la Coiffier, à la Fosse-aux-
Lions, nous voyons une autre réunion de
gentilshommes de la plume et de l'épée,
tous francs buveurs et gais rieurs, for-
mant une sorte de franc-maçonnerie ba-
chique. C'étaient Saint-Amand, Nicolas
Faret, d'Hareourt, Maître Adam (le Vir-
gile au rabot), etc., etc.
La Société du Caveau a donc une gé-
néalogie dont elle peut être fière. C'est
dans l'arrière-boutique de l'épicier Gallet
qu'elle prit naissance à Paris, en 1729.
Gallet , homme d'esprit et chansonnier,
l'ami de Panard, de Piron,de Collé etdeCré-
billon (ils, les invitait souvent à dîner. L'es-
prit et les couplets des convives égayaient
ces repas. Mais l'épicier savait allier l'es-
prit futile d'Kpicure au talent plus solide
du commerçant ; quand il avait ({uelque
marché à conclure, il faisait asseoir à sa
table les marcliands avec qui il traitait, et
ceux-ci, flattés de se trouver en si aimable
compagnie, charmés des saillies qu'ils
entendaient, concluaient plus facilement
les affaires. Piron, qui s'aperçut du ma-
nège, dit un jour à Collé : « Je crois vrai-
ment qu'il nous prête sur gages. » Gallet
était soupçonné, en effet, de se livrer à
l'usure. Quand le doute ne fut plus permis
à cet égard, la Société prononça son ex-
clusion, et M. Gallet fut prié de dîner le
46 FOYEns ET roriJssES
dimanche partout ailleurs qu'au Caveau.
C'était effectivement le premier diman-
che do chaque mois, dans le cabaret de
l.andel, situe au carrefour de Buci et
connu sous le nom de Caveau, qu'avait
lieu la réunion.
Panard, Piron et Collé appelèrent à
leurs dîners mensuels : Fuzeîier. Saurin,
Salle, Crébillon, Uuclos, Gentil-Bernard.
Labi'ucro, Moncrif, Ilelvétius, Rameau et
le peintre Boucher.
Le bourgogne et le bordeaux jouaient
un grand rôle dans ces tournois bachi-
ques.
Si le trait porté contre un ouvrage nou-
veau ou l'épigramme lancée contre les ab-
sents et parfois même contre les assis-
tants, portait juste, celui contre lequel il
était dirigé devait vider son verre ù la
santé du i-ailleur. vSi, au contraire, il était
mal dirigé ou do mauvais goût, l'auteur
était condamné ù boire un verre d'eau,
tandis que tous les autres sablaient le
bourgogne ou le bordeaux en l'honneur
de la victime manquée.
Qui ne sait que le verre de Panard avait
l'exacte mesure d'une bouteille de bor-
deaux et que Panard le vidait sans effort,
pour célébrer, loin des censeurs. Baechus
aussi bien qu'.VpoIlon . Eros aussi liieu
qu'ApoUoj et Dacchus. On ne se réunis-
VAUDEVILLE Al
sait chez Landel que pour jouter d'esprit
et de gaîté :
Pour voir genUUe fillette,
Sitôt qu'on l'appellera,
Pour percer une feuilletto
Dès qu'on la demandera,
Eh Ion Ion la
Landerirette
Eh Ion Ion la
Landel ira
Cette Société se dispersa à la fin do
1139, après avoir duré environ dix ans.
Elle avait eu le tort d'inviter des grands
seigneurs A ses séances. Ceux-ci, ne vou-
lant pas être confondus avec les membres
présents et tenant à marquer qu'ils ve-
naient avant tout assister à un spectacle,
refusèrent des sièges qu'on leur offrait.
Le silence seul répondit à leur dédain ;
mais cette aventure éloigna des réunions
quelques memltres à qui leur position de
fortune commandait des ménagements ;
d'autres quittèrent Paris . appelés par
leurs fonctions en province ou à l'étran-
ger. Une partie des membres du Caveau
se trouva ainsi dispersée, et tous ces-
sèrent de se réunir.
Le Caveau avait fait naître autour de
lui d'autres sociétés chantantes : la Société
d'Apollon, la Société des Enfants de la
48 FOYERS KT COULISSES
Lyre. Lui, le premier en date, le premier
par son esprit et par sa ^'aité, ne pou-
vait mourir entièrement. Il se réveilla,
en effet, en i"5y, grâce au fermier j;é-
néral Pelletier, oui recevait à sa table,
tous les mercredis, Maiinontel, Suard,
Hoissy, Lanoue , Collé, Crebillon lils,
lielvctius, Gentil-Bernard et Laujon.
Ces réunions, bien que consacrées à
chanter, à rire et à boire, étaient moins
paies et moins libres que celles de la so-
ciété précédente. Les hommes de lettres
se sentaient peu ù l'aise au milieu de tant
de luxe, et ils se séparèrent de nouveau
quel(|ues années avant la Révolution. Pel-
letier leur en fournit le prétexte par son
mariage avec une aventurière qui devait
lui faire payei- ''her son obstination ù ne
suivre aucun conseil. Devenu fou, i\ la
suite de ses chagrins domestiques, il
mourut à Charenton.
En nyO. les Diners du Vaudeville res-
suscitent l'esprit du Caveau. Barré, Badet,
Desfontaines et Piis en sont les fonda-
teurs. Le règlement porte que le diner
sera mensuel et que chaque convive y
dira une chanson. Armand Gouffé y fait
entendre Je Corbillard, puis sa Grande
Bonde h boire; Ségur .TÎné, la Chaumière ;
Segur cadet, le Voyatje de l'Amour et du
Temps. D'autres célèbrent les victoires de
Bonaparte. Philippon de la Madelaine,
VAUDEVILLE 49
Emmanuel Dupaty,Lt\ujon, Prevot-d'Iray,
Dieulafoy, etc., complètent l'ensemble
de cette société spirituelle, badine et pa-
triotique. Elle vit le commencement du
XIX*^ siècle et n'alla guère au delà. La
dernière réunion eut lieu dans les pre-
miers jours de 1802. Elle avait public
neuf volumes contenant les couplets chan-
tés par ses membres. On en prit la Heur
et on fit paraître les deux volumes bien
connus sous le titre de : Choix des Dîners
du Vaudeville.
En 1806, le Caveau revenait au Café de
Cancale sous le nom de Caveau moderne.
Armand Gouffé et le libraire Cappcllc en
furent les fondateurs. Ils y aiiiielèront
Désaugiers, Brazier, Anlignac, Piis, Sé-
gur aîné, E. Dupaty, Laujon, Philippon
de la Madelaine, Uucray-Duménil, Cadet-
Gassicourt, Grimod de la Reynière, etc.
Les dîners avaient lieu au Rocher de
Cancale, rue Montorgueil, le 20 de chaque
mois. Laujon, alors fort âgé, les prési-
dait. Après sa mort, la présidence passa
à Désaugiers. Ce dernier, excellent acteur
et Irès-bon mime , chantait ou plutôt
jouait ses chansons avec une verve qui
allumait comme une traînée de poudre
l'entrain et la gaîté. Ce fui pour le Ca-
veau qu'il composa la plupart de ses chan-
sons, entre autres : Monsieur et madame
Denis, Cadet Buteux, la Vestale, et cette
5U FOYERS ET COULISSES
Treille de Sincérité, chef-d'œuNTe de fine
satire :
Cette treille miraculeuse
Dont la V-'- • ■ ' ' - '•■'
-n Tn
Passa le: .
Chez le <i
Mais des giiraiiis au.
Ont lu dans un sav .
:><
Qu
... jues
Ex.
No_.
..erveille,
Ce phénomène regrette.
La treille
De sincérité.
En fait de tieilles , les membres du Ca-
veau n'en dédaignaient aucune. Dcsa«-
giers chantait :
Le Màron m'invite
Le P^ar.nc m"agite,
I \ m'excite,
I ..e séduit;
J a;.. • ic ionnerre,
J'aime le madère, etc.
Ainsi, comme ses devanciers, le Caveau
moderne unissait le culte du vin au culte
de l'esprit, la gastronomie à la lyre. Cha-
3ue mois il rédigeait, sous le titre de
ournal des Gourmaûds et des Belles, le
VAtT)EVII.LE 51
compte rendu de ses dîners. Le nombre
des adeptes s'augmentait : Jouy, Theau-
lon, Ourry, Eusèbe Salverte . Coupart,
Rougemonl, etc., prenaient place à la
table des chansonniei s. Des hommes il-
lustres, lettrés, savants, des administra-
teurs , regardaient comme un honneur
d'être invités. Mais, parmi tous, celui dont
la réputation est restée la plus brillante,
ce fut Béranger. Le Roi d'Yretot, les
Gueux et les Jnôdélités de Lisette, avaient
appelé sur lui l'attention de Desaugiers,
qui l'invita à un des dîners du Caveau; et
foi nous laissons Béi-anger parler lui-
même :
« En 1813, conte-t-il dans Ma Biogra-
phie, existait depuis plusieurs années une
réunion de chansonniers et de littérateurs
qui avait pris le nom de Caveau . en mé-
moire du Caveau illustré par Piron, Pa-
nard, Collé, Gallet et Crébillon père et
fiis. Desaugiers, à la mort du vieux Lau-
jon, avait été appelé à présider cette so-
ciété, dont les chants contrastaient alors
si s'ingulièrement avec les malheurs dont
la France était menacée. Je n'ai jamais eu
de goût pour les associations littéraires,
et l'idée ne devait pas me venir de moi-
même de faire partie d'une société. De-
saugiers eut occasion de voir mes cou-
plets, chercha à me connaître, et je ne pus
résister aux instances qu'il me fit d'accep-
52 FOYERS ET COII.ISSES
ter de dîner au moins une fois au Claveau
avec tous ses collègues, que je ne con-
naissais ({ue de nom. Je m'y rendis au
jour lixé, et j'y chantai plusieurs chan-
sons. Chacun parut surpris que, si riche
en productions de ce gciu-e. je n'eusse ja-
mais pensé à les publier. « Il faut qu'il
soit des nôtres » fut le cri de tous. Pour
obéir aux règlements, qui défendaient de
nommer un candidat présent, on me fit
cacher derrière la porte, un biscuit et un
verre de Champagne <à la main. J'y impro-
visai quelques couplets de remerciement
pour mon élection faite à l'unanimité, au
bruit de joyeuses rasades et confirmée
par une accolarle générale. »
Ces couplets de remerciement commen-
cent ainsi :
Au caveau je n'osais frapper;
Des méchants m'avaient su tromper :
C'est presque un rercle académique.
M'avait dit maint esprit caustique.
Mais que vuis-je? de bons amis
Que rassemble un couvert bien mis. *
Asseyez-vous, me dit la compagnie.
Non, non, ce n'est point comme à l'Académie,
Ce n'est point comme à l'Académie.
C'est du Caveau et au bruit do ses ap-
plaudissements que liientôt se répandit
dans Paris et dans toute la France la ro-
VAUDEVILLE 53
nommée de notre grand poëte, de notre
immortel chansonnier.
Les dissentiments politiques qui, après
la Restauration, divisèrent la nation et les
familles, n'épargnèrent pas le Caveau et
amenèrent sa dissolution en 1817. Heu-
reusement, dès 1813, un fils lui était ne :
Momus avait convié la chanson et la gas-
tronomie à ses soupers. C'est là que se
réfugièrent les membres fervents du Ca-
veau défunt. Les soupers de Moiuus ne
cessèrent qu'en 18:28.
Dans ce pays où l'esprit vit sans cesse,
le Caveau ne saurait entièrement mourir.
M. Albert Montémont le reconstitua en
1834, et il n'a pas, depuis lors, cessé de
se réunir. Le premier vendredi de chaque
mois, la chanson se réveille. Les dîners,
qui avaient lieu d'abord au pied de l'an-
cienne butte Saint-Boch, à deux pas du
café de la Régence, dans le restaurant
Pestel, se font maintenant au Palais-Royal,
dans un des somptueux salons du café
Corazza. Les convives sont les membres
titulaires, les membres honoraires, les
associés de la province ou de l'étranger,
car il y en a de la Nouvelle-Orléans et de
l'île de la Réunion, enfin le- visiteurs,
c'est-à-dire les personnes qui ont l'hon-
neur cl'ètre invitées par un membre titu-
laire. La société a un président, un vice-
président, un secrétaire, un trésorier et
54 FOYERS ET COULISSES
un maître des cérémonies. Ces dignitaires
sont élus pour un an. Les membres titu-
laires ne peuvent dépasser le nombre de
vingt.
Il y a, dans les dîners du Caveau actuel,
quelque chose du cérémonial académique
plutôt que les libres allures et le sans-
gène des anciennes sociétés chanUintes.
IjCS vieilles traditions sont cei)endant res-
pectées, un peu comme on respecte les
cérémonies d'un culte. Les membres titu-
laires se tutoient, plutôt pour obéir au
règlement que par abandon et par laisser-
aller. L'habit noir est de rigueur, comme
à l'Institut l'habit à palmes vertes. Un
seul membre , avec sa face large, son air
égrillard, sa gaieté de boute-cn-tr;iin, son
venti'c majestueux et son vaste paletot
noisette, semblait le vivant souvenir de
l'esprit gaulois et de la joyeuse désinvol-
ture de nos pères ; c'était Van Clecmputte,
mort récemment, et dont on a dit :
Collé, Piron ne sont pas, et pour cause,
Avec Panard disparus: rar je vois,
Gràct' aux effets do la métoinpsycose.
Qu'en Van Cleempulle ils revivent t ais trois.
Le dîner est servi; on pM>>e dans la
salle ilu banquet. Chacun prend la place
({ue lui a assignée un numéro distribué
dans la salle d'attente. Chaque numéro est
VAUDEVILLE bo
orné d'un couplet, dans le genre do ce
quatrain de Désaugiers :
De la gaîté le doux attrait
Embellit jusqu'à la sagesse ;
De renfance c'est le hochet,
Et le bâton de vieillesse.
Tout en déroulant sa serviette, chacun
lit à demi-voix le couplet qui lui est échu :
c'est, comme on l'a dit spiriluellcment,
« le Béncdicilê du Caveau. » Le président
a devant lui, à sa droite, un grelot à man-
che d'ébéne, c'est le grelot de la Folie, et
à sa gauche, dans un étui en maroquin, le
fameux verre do Panard. Ce verre, tiré
de son écrin, fait le tour de la table pour
recevoir le tribut d'admiration des visi-
teurs. Le repas, élégant et de bon goiit,
rappelle sobrement ces plantureuses aga-
])0S où les anciens chansonniers fêtaient
l'Amour et le Vin, et, si la gaîté jaillit
au dessert, c'est moins aux fumées du vin
qu'à l'esprit des convives qu'il faut en
faire honneur.
Mais voici le café et les liqueurs. Le
président agite le grelot et donne ainsi le
signal des chansons. Non-seulement les
membres titulaires, mais les membres
honoraires et associés, les visiteurs mêmes
sont invités à faire entendre leurs pro-
ductions.
56 FOYERS ET COULISSES
Les hommes les plus honorables com-
posent le Caveau : auteurs dramatiques,
gens de lettres, médecins, avoués, etc. On
n'y rencontre pas sans étoanement des
personnages que leurs fonctions semblent
éloigner <ie la gaieté et des rires. Gis-
quet, l'ancien préfet de police, en faisait
partie. Parmi les membres actuels, citons
Clairvillc, le vaudevilliste; Mahiet de la
Chesneraye , poète plein de sentiment;
Louis Protat, mort il y a trois ans ; son
étude, si gravement et si habilement di-
rigée, n'a pu faire complètement oublier
certain péché de jeunesse ; Eugène Vi-
gnon, Poincloud, liusnach, Grange. Vin-
cent, Bernard Lopcz. Duprez, le chanteur
Saint-Germain du Vaudeville, en font
partie.
Le 4 mai 1866, M. Jules Janin est venu
s'asseoir à la tablo du Caveau. C'était
M. Clairville, alors président, qui l'a ac-
cueilli par ces vers :
Viens, suis la trace
D'Anacréon,
Toi. dont le nom
Déjà rappelle Horace.
Lesprit. la grâce
Oui de nouveau
Marqué la place
En tête du Caveau.
Tout le pouvoir
VAUUKVILLE . 51
Du gai savoir,
Tu peux l'avoir,
C'est l'esprit qui le donne;
Pour le prouver
Sans trop rêver
Une couronne,
On peut te la donner.
Quand on s'appelle, enfin,
Jules Janin,
On peut se passer d'un fauteuil,
On prend sa chaise,
On s'y met à son aise,
Et sans craindre recueil,
On se délasse en un joyeux recueil.
Le récipiendaire a commencé ainsi sa
réponse : « Ayant fait partie, l'année
dernière, du salon des refusés dans une
autre enceinte, j'apprécie d'autant plus
l'honneur et le bonheur de me trouver au
milieu de vous. » Et il a terminé par ces
mots : « Mes amis, mes camarades, mon
cher Caveau, je bois à ta santé. » Et son
verre vidé, il a été proclamé président
d'honneur.
Deux mois plus tard, M. Jules Janin
payait son tribut au Caveau. C'était à lo
séance des mots donnés. Cette séance a
lieu une fois par an, dans quelque res-
taurant de la banlieue de Paris. Là,
chaque membre chante la chanson ou
Jit la pièce de vers que lui a inspiré le mot
58 . FOYERS ET COULISSES
dont le sort l'a doté dans une préocdente
séance. Jules Janin avait le mot omnibus
complet ; voici le parti qu'il en a tiré.
Lo suprèmo omnibus, armé d'un noir plumet,
Parcourt incessamment la ville,
En portant, de façon civile.
Le sénateur, le maître et le valet.
Un voyageur docile est là fort à sou aise.
Le docteur, néplipent de sa dernière thèse,
Le ténor consolé de son dernier sifflet.
Sur les panneaux d'un vieux carrosse.
Un sablier en ronde bosse
Se dessine entre deux boulets.
Et la prande machine avance,
Au milieu de la peur et du profond silence
Des liourçeois roupeauds et replets.
Tout y viendra: la servante et la reine.
Modeste enfin, 1a grande Célimène
Y va monter sans montrer son moUel;
On y verra l'avare et la crisette.
Et nos amours, Margot. Flore ou Musette,
Un beau malin y viendront sans gilet.
Etc., etc.
Quelquefois encore, cependant, les vieux
refrains et les flonflons resonnent au Ca-
veau ; la gaudriole court-vélue s'y montre
même par intervalle. La poésie s'unit à
la satire, et dernièrement encore on ap-
plaudissait vivenionl ces couplets de
Flan, mort aussi depuis la guerre :
Depuis un mois, le trois pour cent
Accuse UDO faiblesse
VAUDEVILLE 59
Dont cliaquc bourse se ressent;
Partout on voit la baisse.
Avec quels soupirs, quels regrets
On dit: ça ne va guère...
Sapristi !... fichez-nous la paix
Avec vos bruits de guerre!
Le gai printemps remplit nos mains
De lilas... c'est sa rente :
L'arbre à fruits cache les chemins
Sous sa neige odorante;
L'hirondelle à nos murs épais
Revient comme naguère...
Sapristi!... fichez-nous la paix
Avec vos bruits de guerre 1
Mais bien souvent, au Caveau comme
ailleurs, la poésie suit le courant du siècle,
('e n'est ni la chanson rieuse de Dcsaugiers,
ni le refrain de Lisette, ni la romance aux
l)àles couleurs, ni la chanson rustique de
Pierre Dupont. Les convives du café
Covazza ne sont ni des buveurs, ni des
porteurs de guitare, ni des bergers enru-
banés, ni des laboureurs à l'aiguillon de
houx ; ce sont des hommes de leur temps,
et des hommes en habit noir. Si quelques-
uns, pour obéir aux traditions, quelques
autres par tempérament, reprennent par-
fois le fifre moqueur et le gai crin-crin
du xviu« siècle, on reconnaît souvent sous
ces airs des époques passées plus de con-
vention que de franchise. Le Caveau, lui
GO FOYERS ET COULISSES
aussi, tressaille de notre vie. Cette insti-
tulion vieillie se rajeunit au souffle des
idées nouvelles. La gaîlé, sans autre but
que notre amusement, ne nous amuse
plus. Nous ne sommes à l'aise, vrais et
sincères, que dans l'expression des ques-
tions sociales et philosophiques qui
agitent le monde. On en trouverait plu-
sieurs exemples dans ic recueil que le Ca-
veau publie par livraisons mensuelles.
Mais, pour durer, tout doit se transfor-
mer. La société du Caveau se dissou-
drait, comme une Académie vermoulue,
si elle n'admettait dans son sein des es-
prits modernes, si elle ne mêlait à ses
chants joyeux des accents larges et sé-
rieux. C'est par l'union de la gaîté de nos
pères et des préoccupations de leurs en-
fants qu'elle prolongera son existence.
Ce ne sera plus le Caveau de Collé,
de Panard et de Uesaugiers , ce sera
le Caveau do ce lemps-ci, et l'on pourra
voir longtemps encore, dans cette réunion
d'élite, les Muses légères et gracieuses,
sous leurs voiles de gaze, près des Muses
plus sévères dans leurs pensées et leurs
vêtements : Rideudo dicere yi-ruin quid
vetal ?
LE FOYER
(ancien)
L'entrée du logis donnant dans la rue
des Filles-St-Thomas élail sale et noire ; le
petit carré qui suivait enfumé, les quelques
marches posées plus loin, graisseuses.
Vous montiez un escalier inégal. Vous
aperceviez le portier, vous grimpiez en-
core, puis encore en tournant, et quand,
au risque de vous rompre le cou, vous
aviez glissé dans un boyau étroit et som-
bre, vous poussiez du pied une porte en
tôle qui s'ouvrait et vous étiez dans le foyer
du Vaudeville, assez large , assez spa-
cieux, assez aéré orné debanquettes co-
quettement usées, de deux croisées souf-
flant la fraîcheur à la saison des frimas,
et d'une cheminée donnant de la chaleur
pendant la canicule.
Et maintenant, au milieu des artistes
qui s'agitaient , s'égayaient, glosaient et
médisaient des auteurs di^amatiques qui
venaient dans ce vaste salon étudier les
allux'es de celui-ci, les petites manières
de celle-là, les réflexions de la soubrette
les grands airs du premier rôle. On y voyait
Altaroche, l'incarnation du Charivari,
62 FOYinS ET COULISSES
c'est-à-flire l'esprit et la saillie dans ce
rjuils ont (le iilus iiiquant.
Kufjcnc Guiitot, Jliiiiiorsan, qu'on croyait
mort, quand on ne l'avait pas vu dans trnis
ou quatre foyers au moins dans la soirée.
Rosier se monti-ait et disparaissait.
Alexandre do Lonr/pré j,'lissait dans le
foyer ainsi que le faisait Itosier.
liorjer de Beauvoir y parlait de l'AlIe-
mag;ne, de l'Italie, de l'.Xnglolerre, de la
Russie, en homme qui a étudie les pays
et les mœurs avec profit et intelligence.
liochefort père, dont les succès n'avaient
pas enflé la vanité, y disait avec défiance
ses espérances à venir ; Hochefort riait
franchement des jovialités des autres parce
(ju'il s'apercevait qu'on riait des siennes.
Vous connaissez Duvert et Lauzane, ces
frères siamois delà littérature dramatique,
qui ont tant désopilé de rates et vous n'au-
riez pas cru à les voir qu'il serait sorti do
leur front calme une si grande quantité de
folies et de sitirituelles bêtises.
Xavier Saintine. l'auteur de Picciola, et
de Seul, collaborateur assidu de Duvert et
Lauzanne.
Anicet Bourgeois n'aurait pas voulu
qu'un seul des ihéfttres de la capitale restât
privé de ses iiroductions sérieuses ou
bouffonnes. Nous citerons au Vaudeville :
Passé Minuit , en collaboration avec
Lockroy.
VAUDEVILLE 63
Bernard Lopez venait au foyer. Quand
on cherchait bien, on l'y trouvait abrité
sous un éventail ou dans une botte de
Lepeintre jeune. Il jappait, alors on le
voyait, on l'ajipelait, on se baissait pour
lui parler, on le hissait sur une table afin
qu'il vous entendît, et on s'apercevait
qu'il avait de l'esprit ; Petit bonhomme vit
encore !
MalefiUe se présentait trop rarement au
foyer; tant pis pour le foyer qui aime à
redire les paroles des hommes de goût et
de talent.
Desverr/ers et Varin, siamois par le
talent et l'affection, gardaient quelque
rancune à la direction du Vaudeville; c'est
que sans doute la direction était ingrate
envers ces deux écrivains créateurs d'un
genre qui a fait leur réputation et celle
de bien des artistes.
Au total, le foyer du Vaudeville, où
accouraient encore se reposer et s'égayer
quelques autres hommes de talent était
peut-être le plus décent, le plus paisible,
le plus littéraire de la capitale. La morale
y était sans mitaines et la folie avec un
voile... une tache n'obscurcit pas le soleil.
Voici la liste des principaux artistes qui
ont passé au Vaudeville :
Frederick Lemaître, P^'erville, Arnal, Bar-
dou, Fontenay, Fradelle, Lepeintre jeune,
Philippe, Ravel, Taigny, Tilly, Lafenûère,
04 FOYERS ET COULISSES
Hyppolite, Félix, Amant, Fleury, (Francis
de PlunUcll), Adolphe-Demion, Ballard,
Manié, Richard, Leclère. Camiadc, Lie-
vennc Vizentini (régiseur), Doche, chef
d'orchestre), Adolphe, Delvil , Roger,
Ludovic, Rache, Desbirons , Fechter,
Bouffé, Tourtois, Ambroise, Lacresson-
nière, Lagrange, Gil-Pérès, Hoffmann
(André), Jullian, Léonce, Rcné-Luguet,
Schey; M""^ Atala Beauchéne , Flore,
Thenard, Ballhasar, Brohan. Fargueil ,
Doche, Honri-Monnier, Taigny. Guillemin,
Mira, Capon, Victorine, Juliette, Irène,
S'-Marc, Delvil, Uallauri. Biassine, Dé-
jazet, Renaiild, F. Bahut. Asfruc, Casiei,
Bader, (^ico.Clary, Miulhc.C.iaiisse, David,
Labrière, Clara Laurent, Clorinde, Octave,
Payré, Worms.
VAUDEVILLE 65
LA NOUVELLE SALLE
DU
VAUDEVILLE
CONSTRUCTION , MACHINATION , ÉCLAIIIAGE ,
CHAUFFAGE, VENTILATION.
Le nouveau théâtre du Vaudeville a été
construit à l'angle du boulevard des Ca
pucines et de la rue de la Chaussée-d'Antin
sur l'emplacement de l'hôtel Sommariva
disparu devant les exigences de la régu-
larisation du boulevard, au droit de la rue
Basse-du-Rempart supprimée.
La construction du théâtre, ainsi que
celle des maisons adjacentes jusqu'à la
rue Meyerbeer, commencée au mois de jan-
vier 1867, a été terminée le 18 avril 1869;
l'ouverture de la nouvelle salle a eu lieu le
22 du même mois. Le théâtre et ses dé-
pendances ont une superficie de 1,360 mè-
tres carrés.
Une des loges d'avant-scène est réservée
pour le chef de l'Etat. On y parvient par
un escalier spécial précédé d'un vestibule
dont l'entrée s'ouvre sur le boulevard; à
66 FOYERS ET COULISSES
cette loge se trouvent annexés une anti-
chambre de service et un petit salon.
La scène est élevée sur trois dessous;
elle est machinée on fer. Dans le troisième
dessous est installée une machine inexplo-
sible, au moyen de laquelle on peut, en-
semble ou séparément, élever ou abaisser
chacun des différents plans de la scène et
obtenir ainsi toute la série nécessaire
d'effets décoratifs et féeriques, sans avoir
besoin de recourir aux accessoires en-
combrants ordinairement usités. Une toile
de fond ou rideau pnnoramique, disposée
à cet effet, facilite et simplifie aussi le ser-
vice de la machination. Le bâtiment d'ad-
ministration et des loges d'artistes est
adossé au mur du lointain de la scène avec
retour sur la rue Meyerbeer.
La dépense totale de la construction du
nouveau théâtre du Vaudeville, y compris
l'installation de tous les services et la
création du répertoire soénique, s'est éle-
vée à la somme Acdeux millions de francs.
La construction proprement dite, y com-
pris la décoration, n'a coûté q\i un million
Iniit cent mille francs.
Le Lyrique, le Vaudeville, le Ghâlelet
et la Gaité, relovés par les soins de l'ad-
ministration municipale, sont les pre-
miers théâtres où l'éclairage de la salle
ait été installé suivant un système nou-
veau consistant à supprimer le lustre
VAUDEVILLE 67
dont on connaît les inconvénients, pour
le remplacer par un plafond lumineux et
présentant, en outre, cet avantage: l'uti-
lisation possible au bénéfice de la venti-
lation de la salle du foyer d'appel produit
par la combustion du gaz. L'éclairage do
la salle du Vaudeville est une création. Au
plafond lumineux qui, malgré tous les ré-
flecteurs, ne projette dans la salle qu'une
lumière presque verticale, laissant dans
l'obscurité les parties éloignées du centre,
l'architecte a substitué une vasque do
cristal qui, s'épanouissant sous la coupole,
embrasse une grande surface. L'appareil
consiste en une sorte de grand lustre en-
gagé dans le plafond et de huit pendentifs
qui entourent ce lustre. Tout le système
se découpe sur un fond de verres gravés.
Le périmètre extérieur est ornementé
de guirlandes de cristal frangées et de
lastactites pendantes de formes variées,
ersquelles, combinées avec l'enveloppe gé-
nérale taillée, forment un ensemble déco-
latit très-brillant.
Pour expliquer utilement le système de
chauffage et de ventilation des théâtres
modernes, il est nécessaire de rappeler
que l'éclairage d'un théâtre implique une
disposition de plafond hermétiquement
clos; c'est-à-dire que l'air vicié n'est plus
sollicité à s'échapper par la partie supé-
rieure de la salle au moyen de l'ancienne
8 KO Y ERS ET COULISSES
fhcminée du luslrc. Pour iutroduire l'air
dans la salle du Vaudeville béante au som-
met de la eoupole, on a disposé dans lo
dessous du théùtro des calorifères dans
lesquels on fait arriver de l'air puise au
dehors; eet air, maintenu frais en été et
chauffé en hiver, est distribué sur tous les
fioints de la salle : au rez-de-chaussée, par
e soubasbcment des baignoires, et à rha-
»|uo étage, par le double plancher des ga-
leries, au moyen de conduits rampants
établis sous le plancher de la salle et de
gaines verticales placées au fond des
loges. La ventilation du théAtre du Vau-
deville se fuit par la combinaison à la fois
du système de l'insufflation et do celui de
l'appel, de manière à pouvoir régler à vo-
lonté la (juar.tité d'air introduit dans la
salle et la quantité d'air à extraire. Une
machine de la force de i chevaux, placée
dans les dessous, actionne doux hélioes
disposées dans les prises d'air et qui in-
sufflent dans la salle l'air nouveau, frais
en été, chaud en hiver, et suivant le trajet
des conduits dont la disposition a été ué-
orito.
VAUDEVILLE 69
L'ouverture de la nouvelle salle du
VAUDEVILLE eut lieu le 23 avril 1869.
La représentation était composée de :
PROLOGUE D'OUVERTURE
de Léon Supersac.
LE CONTRAT
Comédie en 2 actes, d'Henri Meilhag.
LES OUBLIEUSES
Comédie en 1 acte, de Edmond Gondinet.
(pièce retirée après la première.)
LE CHOIX D'UN GENDRE
Comédie en 1 acte, de Labiche
et Delacour.
Nous ne pouvons mieux faire que de
reproduire ici, comme préface à notre
travail sur le Vaudeville de la Ghaussée-
d'Antin, le prologue qui a inauguré la
salle nouvelle, et que Saint-Germain disait
avec tant d'esprit et tant do finesse.
PROLOGUE
LE COMEDIEN
{Il entre prccipitamment sans voir la salle. Il a
ses habits de ville.)
Mo voilà, commençons.
{Regardant le fond et les coulisses.)
Où donc sont-ils? — Personne?
Pourtant l'heure est passée. Il est temps que l'on
(Appelant) [sonne.]
Monsieur le régisseur I — Il ne me répond pas !
Nous avancerons vite, en marchant de ce pas I
Ah 1 tant pis je m'en vais.
'(Apercevant la salle. — Très-surprix.)
Que fait là tout ce
[monde?]
(Il s'avance en saluant.)
Pardon ! Mais auriez-vous l'innocence profonde
De croire tout de bon, et sans avoir rêvé,
Que nous ouvrons ce soir, et que c'est arrivé!
Point du tout. — Nous allons répéter, je suppose.
Et je ne suis pas, moi, venu pour autre chose.
Car l'on m'aurait joue l'un des plus méchants
tours
En me montrant à vous sous ces jolis atours. —
Et tout honteux devant celle foule parée...
( Vivement a vec joie'.)
Mais, j'y songe: j'ai là mon habit de soirée. —
Oui, Qar bonheur, i'allais iouer dans un salon.
VAUDEVILLE 71
Aussi, rien qu'un instant, ce ne sera pas long.
(Se débarrassant vivement de son pardessus, etc.)
Et tenez ; me voilà déjà très-présentable :
Cravate de rigueur, gilet ouvert.
(avec inquiétude.)
Ah ! diable I
Et mes gants?...
(Parait un domestique en grande livrée, qui lici
présente une paire de gants blancs sur un coussin.)
Merci bien. — On me gâte ce soir.
(Deuxième domestique, présentant un claque.)
C'est juste j'oubliais...
(Troisième domestique, avec un miroir.)
Comment? même un miroir!..,
(Quatrième domestique apportant un verre d'eau,
— Avec effroi.)
Oh ! oh ! nourrirait-on cette folle espérance
De m'envoyer ici faire une conférence?
Ah! non. — Je veux bien un prologue, — mais
Pour avoir le plaisir de causer avec vous [doux]
Simplement, et venir de façon ingénue
Demander pour nous tous accueil et bienvenue ! —
Et d'abord, ô public, — notre tendre souci,
Voyons, dites. — Comment vous (rouvez-vousici?
Assez Lien, je suppose, et la salle est jolie
N'est-ce pas? Pour ma part, je l'aime à la folie.
Surtout quand vous voyant dans ces beaux cadres
[d'or,]
Mesdames, on regarde, et l'on regarde encor. —
— Sans doute, vous trouvez très-simples ces mer-
[veilles.]
Mais avez-vous compté nos travaux et nos veilles?
Depuis un mois chez nous personne n'a dormi.
Ou si peu, presque pas! — et d'un œil — à demi;
Si bien qu'en ce labeur effroyable et sans trêve
72 FOYERS ET COULISSES
Uuand le sommeil venait, oa travaillait en rêve.^
Je ])arle sur témoins exacts, uriginaux,
Je l'ai lu. quant à moi, dans deux ou trois jour-
Car ce u'est pas du tout une petite affaire, [naux]
Mon cher monsieur Public, que de vous satisfaire,
Kt vous ne songez point à tous nos embarras. —
Mais, tenez, un instant mettez-vous sur les bras
Un lliéàtre qu'on ferme, un autre près d'éclore,
V.n langage fleuri, le Couchant et l'Aurore.
Coté cour, comme on dit ; — Les gens du bâ-
An jardin, le théâtre [timent,]
(se désignant)
Et son monde charmant I
Pauvre cher Directeur, position cruelle.
Ayant la lyre à droite, à gauche la truelle.
Faisant dire : « Je t'aime! » au maçon efTaré
Tandis qu'à l'amoureuse: «.\llons, gâchez serré»
Si bien qu'il faut avoir la cervelle très-sûre
Pour se tirer de là galamment je vous jure. —
Enfin nous sommes prêts, nos auteurs vont venir.
Ayant charge de plaire et de nous soutenir.
Ce sont, vous le savez, des gens à se défendre;
Et si, peut-être, un peu l'on vous a fait attendre,
Je puis le dire ici sans les calomnier,
C'est qu'il fallait choisir dans la fleur du panier...
Or, nous croyons pour vous l'affiche bien choisie
Qui vous promet le rire avec la fantaisie. —
Il en est cependant qi i ne le voulaient pas
Et qui nous conseillaient la pièce à grand fracas. —
0 mesdames, voyez la trahison notoire.
La faute sans excuse et l'atrocité noire
De risquer aujourd'hui, — crimes, impardon-
[nés, — ]
De vous gonfler les yeux et vous... rosir le nez. —
Car c'est bien là que met brutalement sa touche
L'émotion qui pleure à flots — et qui se mouche!—
VAUDEVILLE 73
Ah ! Fi donc ! — Nous voulons vos traits inaltérés,
Comme les marbres purs et les profils sacrés,
Permettant seulement le sourire (jui joue
Au coin de l'œil, et met la fossette" à la joue. —
A la bonne heure, au moins, — c'est joli. — Vous
[voyez]
Comme nous vous traitons en vrais enfants
[choyés. — ]
Un regret, maintenant, à notre vieux théâtre ,
Oui ne sera demain que poussière et que plâtre,
Et qui s'en est allé, — les Destins l'emportant, —
Avec la vieille lune et les neiges d'Antan. —
Il est le souvenir et toute notre histoire;
Nous ne sommes encor riches que de sa gloire. —
Par bonheur, c'est Avril ! — Le mois du Renouveau
Nous la ramènera dans le logis nouveau. —
Puis, laissant au passé ses pleureurs hypocrites,
Sachons nous contenter de nos petits mérites.
Et d'abord saluons franchemeut, sans ennui.
L'art élégant, chercheur, bien vivant d'aujourd'hui.
Or, celui-là, chez nous, vous savez plus d'un
[maître]
Qui l'a fait applaudir, vous le faisant connaître ;
Et nous vous les rendrons, ces talents acclamés.
Tous ces noms bien connus de vos auteurs aimés.
Puis d'autres!.... Qui, souffrant l'attente et ses
[supplices,]
Trouveront le chemin qui mène à nos coulisses. —
Beaucoup, vous le savez, espèrent — c'est leur
. [droit,—]
Les jeunes ne sont pas si bêtes que l'on croit. —
Faisons-leur une scène ouverte hospitalière. -
(Au public.)
Et si vous connaissez quelque petit Molière
Envoyez-le de grâce. — Il sera bien traité.
Bien reçu, de tout cœur, comme un enfant gâté.
74 FOYEnS ET COULISSES
Car le talent étant un oiseau de passage,
C'est pour l'apprivoiser que nous dorons sa cage;
Décides, dès co soir, à le si bien traiter.
Qu'il ne se jtourra plus résoudre à nous quitter.
— Co ne sera pas iù notre moins bel ouvrage. —
Mais c'est à vous surtout de nous dire: courage!
Vous, notre cher Paris. — le Paris envié ;
Par les droits do l'esprit, le premier convié;
Vous, les fronts qu'on admire et les grands noms
[qu'on vante,]
Notre espoir, — mais souvent aussi notre épouvante.
Soyez clémenlB co soir — et donnez-nous raison
Uuand, pour vous recevoir, nous parons la mai-
[son. — ]
Notre joli théâtre a d'abord pour défense
Les cliarmes ingénus de la jiremière enfance. —
C'est dans sa belle rolie — eucor tout étonné
— Comme dit Trissoliu, — un petit nouveau-én. |
Ebl bien! — ô gens d'esprits, — ô grâces suuve-
[raines. —
Soyez, — vous, ses parrains ; — vous, soyez ses
[marraines.]
Dans les contes toujours cela se passe ainsi !
Vous neditespas non? — Vous ai^ccptcz? — Merci! —
Grâce à vous, nous tiendrons haulenient par la ville
Noire nom si gaiment français : Le VAUDEVILLE !
LE FOYER
(nouveau)
C'est une belle pièce carrée, avec deux
hautes fenêtres prenant jour sur la cour
des machinistes. Le foyer est au premier
étage. Sa porte est la deuxième en entrant
dans un long couloir qui longe la scène,
et où se trouvent les loges de M"'' Far-
gueil, le cabinet du régisseur général,
l'ancienne loge de M"* Cellier, et au fond
la baie par laquelle on entre les décors.
Le foyer est luxueux, c'est un palais
étincelant en comparaison de son aîné ,
le foyer nu et crasseux du Vaudeville de la
place de la Bourse. Nous allons d'ailleurs
faire la description exacte de sa décora-
tion et de son ameublement. En entrant,
vous vous apercevez dans une grande
glace de quatre mètres de haut, placée
entre les deux fenêtres et par conséquent
juste en face de la porte battante, et en
partie vitrée, par laquelle vous pénétrez
dans le foyer. L'architecte a placé la che-
minée à gauche, elle est de bon goût et
surmontée d'une glace. Quatre panneaux
finement peints attirent nos regards. Nous
76 FOYERS ET COULISSES
y voyons se détarhcr, sur fond or {?uillo-
clu'. les portraits-médaillons de Jeiiny Co-
lon dans la Laitière de Mont/erwoil, de
Suzanne lirohan dans Marioii Delorwe,
de .1/"'" [ielniont dans Fanclion la vielleuse
et de M'°" Albert dans la Cauiarqo.
Les murs sont peints vert d'eau avec
haj^uettes d'or. L'ameublement se compose
de divans on damas vert, recouverts d'une
lustrine de môme couleur, qu'on devrait
envoyei' plus souvent chez le dépraisseur.
Les portraits de Félix et de Lafont ornent
la grande glace du ftmd. Le parquet est
forlté, mais jamais assez pour qu'on
puisse jouer dessus la scène du Xotaire
sur la ijlace. Le frotteur, réprimande
dernièrement pour avoir ménagé la cire,
aurait repondu ni;ijestueusemenl : « Il n'y
a plus de cire en liepuldique. »
Peu ou point d'auteurs. le soir, au
Foyer du Vaudeville. Harriérc y vient de
temps en temps, quand son nom est sur
l'affiche, et encore ; depuis qu'il est ma-
rié, c'est lo foyer conjugal qui l'absorbe.
Par contre, les nouveaux dans la carrière:
Albert Millaud, Gaston Jollivel. Paul Hcn-
nequin, .Vbraham Dreyfus, (jui cherche
toiijoui-s un pendant à ce petit chef-d'œuvre,
tjui s'appelle le Monsieur en Habit noir,
n'en démarrent pas, .\lliert Millaud surtout.
Pendant les représentations de Plutus, il
se plaçait derrière le manteau d'Arlequin
VAUDEVILLE "il
et ne le quittait que quand le rideau tom-
bait sur le dernier vers de sa pièce.
De cette façon, tl ne perdait pas un bravo.
Si, sortant du foyer, nous allons jus-
qu'au bov»^du couloir qui longe la scène,
nous y ^ trouvons l'ancienne loge de
M"« Francine Cellier ; cette loge mérite
une mention spéciale. Lorsqu'on euf
construit le nouveau Vaudeville, M. Hauss
manu lit venir l'architecte, M. Ma.crno.
cl lui dit de bâtir une annexe au fond de
la cour à gauche. Grâce à celte consliucv
'.ion supplémentaire, la loge de M"'' Cellier
se trouvait composée , comme celle de
M"« Fargueil , d'une antichambre et d'un
salon. La loge Francine Cellier est deve-
nue le cabinet du Directeur.
Montons au deuxième étage pour dire
bonsoir à Saint-Germain, qui occupe la
première loge en entrant. A côté est celle
de M. Goudry ; la troisième, habitée par
Georges, est l'ancienne loge de Delannoy
qui est descendu d'un étage. Quatrième
loge, Parade; cinquième, Doria; sixième,
Thomasse ; septième, Lacroix.
En résumé, cinq étages de loges plus
confortables que partout ailleurs, y com-
pris celles des costumiers et coiffeurs.
78 FOYERS ET COULISSES
ADMINISTRATION
Elle est remarquablement installée.
Grande salle du Conseil, Cabinet du Di-
recteur, Secrétariat, Caisse, Bureaux du
matériel, tout est parfaitement disposé
pour les différents sei'vices avec une
commodité et un confort peu ordinaires
dans les théâtres.
A tout seigneur, tout honneur !
Commençons par le Conseil d'adminis-
tration de la société anonyme du théâtre
du Vaudeville , nommé pour l'exercice
1874-18-5.
MM. TIUCOT ! Présidents (1^
JOUVELLIER ( t'resicients(i)^
CAYARD j
FONTAINE î Secrétaires.
CHEVALIER )
HARMANT
Ad. M.VTHIEU
Commissaires.
SERVICES GENERAUX
MM. Eugène CORMON, Directeur
J. GAUDEMAR, Secret, général.
PROST, Caissier.
BAN ES, Chef du matériel.
(1) Depuis la constitution delà Société, chaque
année, rAssemblée générale des Actionnaires re-
nouvelle les pouvoirs de ces mêmes Administra-
teurs.
VAUDEVILLE IM
SERVICE DE LA SCENE
MM. AMBROISE, Régisseur général.
A. BONPAIN, 2« régisseur.
BOURDEAU, Chef d'orchestre.
COLOMBIER, Chef machiniste.
DEBLIN, Chef costumier.
M«« JOUET, Souffleuse.
SERVICE DE LA SALLE
MM. TOULAIN, Contrôleur en chef.
Ed. MARTIN, 2« contrôleur.
Deux inspecteurs.
Le service médical est fait par vingt
docteurs en médecine, dont quinze titu-
laires et cinq médecins-adjoints , plus
deux médecins consultants.
co
FOYERS ET COULISSES
TABLEAU DE TROUPE
MM.
AU 1" JLI.N 18"4
M""
Parade.
Anaïs Fargueil.
Delannoy.
Antonine.
Sainl-Germain.
Julia Barlel.
Colsoii.
Alexis Paslelot.
A bel.
Léoiiline Massin.
Cornalier.
I.ovcly.
Goudry.
Marie-Laure.
Amliroiso.
Mélita.
Traia.
Laurence Gérard.
Doria.
Masstin.
Ricliard.
Théonie Morand.
Mifliel.
Jeanne Bernliardt
Lacroix.
.Vdrienne Gérard.
Georqes.
Cécile de Gournay,
Joliet.
Isabelle Persoon.
Jourdan.
Régine Blondeau.
Bource.
Le Boy.
Jacquier.
G. Réjane.
plus un certain no
mbre de personnes
pour la figuralion.
COMITE DE LECTURE
Il existe au théâtre du Vaudeville un
Comité de lecture pour la réception des
pièces; ce comité, composé ordinairemeut
VAUDEVILLE 81
de trois membres et du directeur, est
formé des membres de la société dont
l'expérience et les goûts littéraires sont
une pure garantie pour les auteurs.
LE DIRECTEUR
M. EUGÈNu GORMOM
M. Cormon n'a eu jusqu'à présent qu'à
faire représenter des pièces déjà reçues
Nous l'attendons impatiemment cet hiver
Les grandes qualités de l'ancien directeur
de la scène de l'Opéra, sous la direction
Perrin, et aussi la vieille expérience de
l'auteur dramatique, dont les succès se
comptent par centaines, nous sont un
garant du soin et du goût qui présideront
à la mise en scène des œuvres que le
Vaudeville prépare pour la campagne pro-
chaine. Après avoir félicité le directeur
des excellentes reprises de la Comtesse
de Sonnnerive et des Ganaches, nous
parlerons plus longuement de l'auteur
dramatique, lequel nous fournit ample et
large matière.
Il a beaucoup écrit pour le théâtre,
notamment pour les scènes de drame, de
vaudeville et d'opéra; mais, sauf pour
trois pièces, il a toujours eu des collabo-
82 FOYERS ET COLLtSSES
rafeurs, cntr'autres MM. Grange, Dennery,
Laurnncin et Michel-Carré. De \Hi'2 à
186"« (lit Vapereau, il compte plus j
cent ouvrages, dont beaucoup ayant obtenu
un grand nombre de représentations, ."-^cs
plus grands succès sont encore présents
dans toutes les mémoires : Paris la uuit
(à l'Ambigu), le Canal St- Marlii. (à la
(îaitc), Corneille et liotrou (comédie re-
présentée auThéàtre-Français), Castiheha
(pour l'ouverture de l'Opéra-Nationah, les
Paysans, le Moulin des Tilleuls, la Ferme
de Primerose, Pans qui pleure et Pans
qui rit, la Foire aux jilaisirs, les Crochets
du père Martin (à la Gaîté, ce drame,
d'nne haute moralité, a valu à MM. Cormon
et Grange le |)rix .Monlhyon), les Durs
de Normandie (au Cirque), le Cliâteuu-
Trompette (Opéra-Comiqu<?). \es>Mitainosdc
'ami Poulet (au Vaudeville), les Pêrlieurs
ie Catane, le Docteur Marjnus. Lara
(Opéra-Comique), le Trésor de Pierrot
(Opéra-Coniiquo). Bohinson Crusoè (Opéra-
Comique), les lileuets (Opéra-Comique), le
Premier jour de bonheur, le plus récenl
succès de lOpèra-Comique — cet ouvrage
a eu deux cents représentations consécu-
tives, — et enfin le grandissime succès
du nouveau théâtre de la Porte St-Martin,
les Deux Orphelines, qui, transportées
sur la scène du Chàlelel, ont atteint mal-
gré les chaleurs de l'été, 200 rcpréseu-
VAUDEVILLE S3
tations. — L'auteur des Dragons do Villars
et du Premier jour do Bonheur est che-
valier de la Légion d'honneur. — A (juand
la rosette d'officier, comme son collabo-
rateur Dennery?
SECRÉTAIRE ET SECRÉTARIAT
La réorganisation d'un Secrétariat ré-
gulier au X'audeville devait y amener tout
naturellement M. Gaudemar, sous la di-
rection de son ami M. Carvalho. C-ette
place n'est certes pas, comme on pourrait
le croire, une sinécure. Le Vaudeville est
un théâtre d'ordre, un théâtre sérieux,
dont le secrétaire n'est pas uniquement
occupé, comme celui des Nouveaut('s i)ar
exemple, à fumer des cigarettes et à ré-
pondre à des demandes de places dans le
genre de celles-ci :
(N° 1) « Léon,
« Une loge, ou je dis tout. »
(N« 2) « Léon,
'( Trois entrées. Si tu as des coins spé-
« ciaux pour courants d'air, rhumes, ca-
« tarrhes, fluxions de poitrine et tortico-
« lis, ça fera Inen mon affaire. C'est pour
« ma belle mère ! »
(N*' 3) « Mon chien chéri en sucre.
84 FOYERS ET COULISSES
« Je t'adore quand même. Si je n'ai
« plus de place dans ton cœur, donne-
« m'en deux au balcon (1" rang, numé-
« rotées).
(N° 4) « Crème d'idiot,
«■ Deux places, ou des giffles ! »
(N° 5) « Monsieur Léon,
'( Ta cassine de boîle ne fait pas le
« sou. Fiche-moi des places, et plus vite
« que ça ! »
Le plus grand éloge que l'on puisse faire
du secrétaire actuel, c'est de dire que les
administrateurs du Vaudeville, excellents
appréciateurs des services qu'on peut
rendre, se sont empressés de conserver
M. Gaudcmar après 1p départ de M. Car-
valho pour l'Opéra. Or, qui ne sait que
les directeurs de théâtres, comme les
ministres, amènent toujours un nouveau
personnel avec eux ?
M. Gaudeinar, homme du monde dans
toute l'acception du mot, a une grande
expérience des choses du théâtre ; c'est
un artiste et un lettré, doublés dun admi-
nistrateur habile, et ce n'est pas que
notre opinion que nous émettons ici ,
c'est celle de tout le personnel du Vaude-
ville.
Que dire du Secrétariat lui-même, qui
n'ait été dit cent fois ? C'est toujours la
VAUDEVILLE 85
même chambre, tapissée en vert, mesu-
rant trois ou quatre pieds carrés, et tou-
jours meublée de même. — Notre con-
frère Joliet a bien décrit l'endroit dans ses
croquis de la Vie Parisienne :
« Le cabinet du secrétaire du théâtre
n'a qu'une seule fenêtre et donne sur une
cour. 11 est meublé d'une tnble-bureau
en chêne blanc ou en acajou, à trois
tiroirs ; tiroir du milieu : papier à lettres
au timbre du théâtre, enveloppes, etc. ;
tiroir de gauche : correspondances, notes
manuscrites, papiers généralement quel-
conques, etc. ; tiroir de droite : caisse
des artistes, droit de vingt-cinq centimes
par place numérotée et dix centimes par
entrée simple. Sur le bureau, tout ce qu'il
faut pour écrire. Devant le bureau, un
fauteuil en cuir. Dans le fauteuil, le se-
crétaire du théâtre. — A sa gauche, ca-
sier à comparliments ouverts contenant
les billets imprimés, depuis les avant-
scènes jusqu'au paradis. Au-dessus de sa
tête, un bec de gaz avec abat-jour en por-
celaine, ou une lampe à gaz placée sur
son bureau. — Sur le mur près de la
croisée, un agenda à feuilles mobiles.
Dans un angle, un plan réduit de la salle.
A portée de sa main, 1° un tube acous-
tique recouvert de soie verte à bout d'a-
cajou ; 2" un cordon de sonnette ; 3° autre
cordon ouvrant la porte d'entrée sur le
86 FOYERS ET COULISSES
couloir de circulation. Au mur, photogra-
phies d'artistes ofl'eites par ceux-ci, avec
dédicaces, et alliches du théâtre empilées
sur un clou. — Chaises, et divan.... pour
s'asseoir. »
Le secrétariat du Vaudeville est peut-
être mieux aménagé que ceux des anciens
théâtres, qui sont généralement relégués
au cintre ou dans le deuxième dessous ;
mais c'est encore trop peu spacieux pour
contenir les quémandeurs de places, qui
arilucnt tous les jours de 2 à 4 heures.
M. Gaudemar s'est dit que le meilleur
moyen d'être bien meublé, c'est de se
meubler soi-même, et, avec le goût tout
artistique qui le caractérise, il s'est fourni
luic coquette garniture de cheminée en
bronze. De plus, comme on lui accorde
deux armoires, il n'a pas voulu les laisser
villes : aussitôt en fonctions, il les a rem-
plies de livres rares.
RÉGIE
AMBROISE
(régisseur géxér.\.l)
Avant d'avoir un talent classé comme il
l'est depuis longtemps, notre artiste se vit
relégué parmi les négrillons de Jocko Je
singe du Brésil, et des petits Chinois, du
Gascon à trois visaaes : le nom d'Ambroiso
VAUDEVILLE BT
fut accolé à celui de Mazurier, le célèbre
mime, la personnification même de Jocko.
Mais devenu trop grand pour être négril-
lon, il fallut renoncer à l'émargement men-
suel, et ce fut une amère déception, car
comment comprendre que, pouvant davan-
tage, on soit moins apprécié! Ambroise no
demandait qu'à travailler, il lui fallait du
travail à tout prix, un travail qui pût nour-
rir son homme, comme on dit. Il voyait
près de lui sa mère souffrante, et de jeu-
nes frères, que la mort subite de leur père
avait faits, comme lui, à demi-orphelins.
Une porte s'entrebâilla... mais ce n'était
que la porte du cabinet d'accessoires du
théâtre Molière, ne pas confondre avec le
théâtre de Molière, ce qui sous-entendrait
la Comédie-Française ; non, ce petit Boui-
boui gisait rue Saint-Martin, dans un
passage aboutissant à la rue Quincampoix.
Le passage s'appelait aussi Molière. —
C'est derrière les coulisses de ce re-
fuge, au milieu des pâtés en carton, des
armes en fer blanc et des meubles de pa
lissanire en toile, que nous retrouvons
Ambroise en train de placer en scène tout
ce qu'il faut pour écrire, ou préparant poul-
ies orgies vénitiennes les flacons de Chy-
pre à douze sous le litre et les bouteilles
de Champagne à base d'eau de Seltz (un
sou le paquet).
0 Providence! 0 jour trois fois heu-
88 FOYERS ET COULISSES
reux !... Un soir, un artiste fait faux-bond.
Que faire ? ne pas jouer, rendre la recette?
jamais ! ! ! Ambroise, qui savait tout le
répertoire comme un seul homme, se pro-
pose; on l'accepte avec reconnaissance, il
joue. De ce soir-là, adieu aux cartonna-
ges, c'es pour lui et non par lui qu'ils
seront désormais étalés.
Plus tard, il fut engagé par M. Dorsay,
directeur d'un des petits théâtres du bou-
levard du Temple, à l'endroit où s'éleva
plus tard le théâtre des Délassements-
Comiques. Ambroise s'y fit, en très-peu
de temps, une place fort agréable. Une
taille avantageuse, ime physionomie fran-
che et ouverte , une voix d'un timbre
étendu et sympathique , telles furent , dit
aon biographe Eugène Moreau, les qualités
remarquées en lui dès le premier pas. Ces
qualités premières l'aidèrent à en acquérir
d'autres, et bientôt le répertoire de son
théâtre lui parut insuffisant. Après avoir
bien réfléchi à ce qu'il devait faire, Am-
broise crut devoir accepter un engage-
ment pour la province. Pendant deux ans,
Arras, Dunkerque, Cambrai et Valencien-
nes le proclamèrent leur comique favori.
Peu après, une avalanche de propositions,
Rouen et Lyon se le disputaient; de plus,
Ligier, qui était venu en représentation
pendant l'année, lui faisait offrir des dé-
VAUDEVILLE 89
buts au Théâtre -Français, et xM. AUan
avait parlé de lui à M. Poirson.
La rue Richelieu faisait peur à
Ambroise; mais il eût volontiers planté
sa tente au boulevard Bonne-Nouvelle si
le directeur de Lyon eût consenti à résilier.
Toutefois, l'engagement du Gymnase n'en
fut pas perdu pour cela. — « Je voulais
vous avoir en 1837, écrivit M. Poirson à
Ambroise, allez à Lyon, puisqu'il le faut,
vous ne m'appartiendrez qu'en 18£i8,
voilà tout. » Ambroise vint donc débuter
au Gymnase de Paris, au mois de juin 1838,
dans Simon Terre-Neuve. Les deux
créations suivantes : Mademoiselle et le
Médecin de campagne ne lui parurent
pas établir solidement les bases de son
avenir. Il ne se voyait qu'un partage fort
inégal dansle lot des bons rôles; plus tard,
se disait-il, je regretterai peut-être les
Lyonnais et leur Gymnase, il y aurait in-
gratitude à moi à les oublier, partons!
M. Poirson lui rendit sa signature qui le
liait encore pour deux années. 1848 arriva,
et avec 1848 les crises directoriales,
Ambroise fut appelé au Vaudeville et y
créa: la Propriété, c'est le vol, les Suites
d'un l'eu d'artifice, un Mariage en trois
étapes, \a Dinde truffée, etc. Le Vaudeville'
passa en d'aulres mains ; Ambroise fut
engagé à la Porte-Saint-Martin où il
débuta dans Frère tranquille; il joua
yO FOYERS ET COULISSES
ensuite dans les Sept merveilles du monde,
la Jeunesse des Mousquetaires, lo'V/e d'une
comédienne, les Busses peints par eux-
mêmes, la Bête du bon Dieu, la Chine à
Paris et le Comte de Lavernie où il a créé
d'une façon si originale le rôle de Van
Graaft. Engagé ensuite aux Variétés par
MM. Cogniard, Àmbroisey fit de nombreu-
ses créations à succès. Il était arrivé pres-
que à l'apogée de ses triomphes, quand il
abandonna brusquement M. Cogniard pour
retourner à l'Opéra-Comique, où, (j'avais
oublié de le dire) il avait débuté en
sortant du Vaudeville. — Comme c'était
prévu, sa voix bien suffisante pour chanter
des couplets n'était pas assez forte pour
chanter l'opéra comique. Ambroise rentra
aux Variétés, où il créa le rôle du seigneur
Chouvert de Verluchou dans une féerie
restée un des plus grands succès du
genre : les Bibelots du diable. — Quel-
que temps après, Ambroise quittait en-
core les Vai'iétés, bien décidé cette fois
à se retirer tout à fait du théà.re; mais...
qui a bu boira. Ambroise, ret ré dans sa
propriété de Bois-Colombeis , ne put
résister à l'envie d'aller jouer en repré-
sentation au Chàtelet dans une grande
revue-féerie de Clairville, Albert Monnier
et Blum : la Lanterne magique. — Mais cette
création fut la dernière. Ambroise retour-
na vivre tranquille à Bois-Colombes...
VAUDEVILLE 91
d'où il est venu prendre les fonctions de
régisseur au Vaudeville en remplacement
de M. Ricquier qui est allé remplir les
mêmes fonctions à la Porte-Saint-Martin.
Ambroise i composé plusieurs chan-
sonnettes populaires, deux' entre autres :
Tili a la représentation de Rohcrt-le-Diable
et le Lézard des théâtres. Ambroise est'
un des membres les plus zélés du comité
de l'association des artistes dramatiques.
BONPAIN
(Deuxième régisseur)
S'est rassis au feu de la rampe.
Ancien premier ténor, et ancien direc-
teur de province qui s'est ruiné là où
d'autres se sont enrichis !
Bonpain, c'est l'exactitude et la régula-
rité faite homme. Avec un régisseur
comme celui-là, les artistes peuvent se
passer de montres et de pendules.
Aussi, manquer son entrée, au Vaude-
ville, est-ce chose extrêmement rare.
Je ne sais si c'est Delannoy ou Saint-
Germain qui disait un soir, en le voyaiV
revenir d'une première à l'Ambigu: « Do:<
pain sort du four. »
D'ii FOYERS ET COULISSES
LES ARTISTES
ANAIS FARGUEIL
Une biographie de celle imporlnnce,
no peul et ne doit être écrite que par une
plume autorisée, c'est pourquoi nous lais-
sons i)arler M. Alljert Blanquet, le spiri-
tuel (Jhrysale de la liberté.
Il y avait, vers 1834, au théâtre de l'Opé-
ra-Comique, un artiste d'une certaine va-
leur, du nom de Fargueil. Il jouait les gri-
mes et chaulait au besoin des ariettes du
répertoire; car alors la musique ne formait
pas le fonds obligé d'une pièce à succès.
Il y a une foule dunivres écloses à la
rampe de l'ancien Kcydeau qu'on jouait
en province et à l'élianger sans la paru-
tion et qui n'en faisaient pas moins plaisir;
sans même reinonler bien haut th\u<
l'histoire, nous nous souvenons avoir \u
représenter en Ksi)agne le Domino noir
et VAmhassadricc, i)rivés de la dolicieus^'
musique d'Auber.
Fargueil avait une fille, un bijou, la
petite Anaïs, que tout le monde se dispu-
tait dans la coulisse et qui était née avec
les plus lieureusos dispositions lyriques.
Bien qu'il eût été habile cl fructueux de
VAUDEVriLE 93
spéculer sur ses premiers bégayemenis,
ù l'exemple de tant de merveilles précoces,
le père et la mère, bien conseillés, dési-
reux surtout de faire un avenir à la char-
mante enfant plutôt que de l'exploiter à
leur prolit, la tirent admettre au (conser-
vatoire de musique. Elle avait dix ans, car
mademoiselle Fargueil est née à Paris
en 1821.
Les professeurs furent enthousiasmés
en entendant la justesse d'intonation de
cette enfant et la mirent aussitôt à ces
tours de force du gosier qui veulent une
organisation toute formée, sans se douter
que leurs fatiguants exercices allaient dé-
truire en peu de temps un si précieux et
si riche organe.
Ou compte généralement, bon an, mal
an, quatre cents élèves au Conservatoire,
et sur ce grand nombre d'appelés il se
trouve toujours fort peu d'élus : cela ne
surprendra personne, si l'on compte sur-
tout les grands artistes sortis de cette
pépinière. Aussi quand un élève la quitte
en emportant des prix, récompenses pré-
cieusement achetées par un labeur difticile
et pénible, aime-t-on à le suivre dans sa
carrière en se disant que, du moins, la fa-
veur n'a pas entièrement tout fait pour
lui.
Mademoiselle Anaïs Fargueil fut l'une
des plus biùUantes pensionnaires de l'école.
9i FOYERS ET COULISSES
Après six années de travail, d'études consi
ciencicuses, de difficultés vaincues, elle
était prête pour le théâti*e, précédée
d'une belle réputation, parée encore des
couronnes remportées sur ses gracieuses
compagnes, et au nomhi-e desquelles se
trouvait le grand prix de chant.
Elle était prête pour le théâtre ; mais,
hélas! rOpéra-Comique et l'Opéi-a avaient
vainement escompté sa gloire future à
leur profit : ce que l'art avait si tendre-
ment créé, ce que l'étude avait si pénible-
ment développé, la nature marâtre venait
de le détruire. Exercée trop jeune encore
aux dangereuses vocalises, sa voix avait
perdu tout à coup sa fraîcheur et son
étendue. La mélhtHJe. la science, le génie,
vivaient, — l'instrument était brisé.
Cependant un engagement avait été
signé avec M. Crosnier, directeur de
rOpéra-Comiquc, et mademoiselle Far-
gucil débuta le 28 février 1835 dans la
Alarquise, charmant petit opéra d'Adolphe
Adam. Le succès le plus franc l'acueillit
aussitôt et lui assura pendant longtemps de
chauds et passionnés admirateurs; c'est
qu'aux charmes d'une voix pure, vibrante
et allant à l'âme malgré sa faiblesse, — ce
qui lui donnait peut-être encore pins
d'attrait, — se joignaient la plus éclatante
beauté et un talent de comédienne incon-
testable deux choses assez rares à ren-
VAUDEVILLE 95
contrer, il faut en convenir, chez les can-
tatrices émérites.
C'était bien là, en effet, une de ces ado-
rables marquises du dix-huitième siècle
qui ont tant exercé la verve des roman-
ciers et des auteurs dramatiques, vuie
fraîche et palpal)le animation de ces pein-
tures léchées do Watteau. vive, étourdie,
franche ; une de ces créatures à trenle-
six quartiers, qui ne s'effarouchaient pas
(le se voir peindre en Diane chasseresse
ou sous le costume primitif de ces nym-
phes fières et agiles, que les mortels aper-
cevaient parfois sur les bords de l'Eu-
rotas.
Le public, ce sultan, — non point blasé
comme on l'a prétendu, — mais avide de
nous'eaux et de jolis visages, fit bientôt
son enfant i,''àté de M"'' Fargueil : après
Adolphe et Clara et le Diable à quatre,
elle n'aurait eu que l'embarras du choix en-
tre les capitales. Mais la gloire était là, de-
vant ses yeux, radieuse et sûre, et elle se
dit que les couronnes de l'étranger et ses
applaudissements ne valaient pas les bra-
vos du pays.
Une autre création de la charmante ar-
tiste dont nous donnons ici une biogra-
phie, trop courte à notre gré, fut celle de
Régine d'Ernestat, dans la Vie en rose.
Quoique ce rôle épisodique fût entièi'e-
ment sacrifié à tous les autres, elle sut y
96 FOYERS ET COULISSES
produire un effet grandiose, dû surtout à
l'énergie avec laquelle elle nuançait son
débit, et elle a prouvé une fois de plus
l'étendue et l'intelligence prompte de sa
nature d'élite. Elle sait en outre se cos-
tumer avec goût et donner ainsi aux per-
sonnages qu'elle représente ce plastique
dcsiinc à charmer l'œil, pendant que son
organe et son jeu enchantent l'esprit.
Que dire de ce lôle de Marco, — qu'elle
a fait sien et qu'elle a traduit avec une
véiilé scMilptnrnle, rùle tout à fait à la
taille de Hachel . qui tient de IHer-
raionc et de la Tisbé, et lance parfois des
éclairs sombres comme la Fn-dégonde du
roi franc? — Ne serait-ce point là une oc-
casion de remarquer qu'à la Comédie-
Française il y a de jolis talents, de frais
minois, de mignardcs pensionnaires dont
le Conservatoire a seriné les effets ano-
dins, et qu'il y manque un peu de ces
vigoureuses natures que l'art anime de
son feu sacré, et qui ont acquis l'expé-
rience de la vie et du théâtre autrement
que dans dos chambres closes.
(Certes, ce n'est pas de la première re-
présentation des Filles de marbre que
la place de M"" Fargeuil est marquée à la
Comédie-Française, mais il nous semble
qu'à dater de cette soiroc-là le pub'io eut
bien un peu le droit de s'étonner de ne l'y
point voir
VAUDEVILLE 97
Pendant l'année 1837, M"* Fargueil,
ayant perdu une sœur chérie, fut à son
tour sérieusement malade ; elle fut at-
teinte d'une fièvre scarlatine, gagnée en
donnant des soins à sa sœur avec le
dévouement dont elle ne se départira ja-
mais. Nous ne ferions pas mention da
cette maladie si la poésie, qui s'assied
au chevet des jolies malades, n'avait con-
sacré cette douloureuse phase de l'exis-
tence de M"*' Fargeuil. Un poëte accoutumé
à des inspirations plus énergiques a
amolli les cordes d'airain de sa lyre, pour
moduler ces notes mélancoliques que n'a
pas oubliées notre grande artiste.
Oui, je me suis, pour vous, levé pendant la nuit;
Pour vous, j'ai prié Dieu de veiller à minuit
Et de ne pas quitter le chevet de souffrances.
Où vous vous retenez à quelques espérances !
Car votre âme, Anaïs. comme un limpide éclair.
Au-dessus de vous-même errait déjà dans l'air;
Et votre mère, hélas I sur vous toute penchée,
Pauvre mère!... avait peur, en vous voyant coucliéa
Et pâle, sans parole, et le feu dans les yeux,
Qu'un ange vint vous prendre et vous ravir aux
[cieux IJ
Alors moi, qui savais le lamentable drame
Que la fièvre et l'amour jouaient avec votre âme;
Moi, qui vous aime aussi comme on aime une
[sœur,]
Jfl me suis éveillé tout couvert de sueur :
Mes yeux voyaient dans l'ombre, et l'ombre
[transparente]
'Encadrait devant moi votre image mourante;
98 FOYERS ET COULISSES
Vos regards, où la vie étincelait encor,
Luisaient à votre front comme des perles d'or,
Et je voyais pousser à vos épaules nues,
Deux ailes qui cherchaient à s'ouvrir dans les
[nuesj.
Va-t-elle donc mourir? m'écriai-je, 0 mon Dieu?
Et, si jeune, faut-il déjà lui dire adieu?
Non, vous ne pouvez pas nous la prendre si belle?
Vos archanges aimés deviendraient jaloux dellel
Et, le sein tourmenté d'un mystique reniord,
La mère du Seigneur maudirait cette mort.
Et je priai longtemps, dans mon àme abattue,
Le Dieu puissant et fort qui fait vivre et qui lue.
Bientôt, comme un parfum de suave liqueur,
Un espoir consolant deS'cendit dans mon cœur,
El quand j'allai vous voir, Anaïs. votre mère
Avait l'àme moins triste et la voix moins amère;
Vous étiez revenue à son amour fervent.
El comme un jeune oiseau qui s'ébat dans lèvent,
Un sourire adoré floltait sur vutre lèvre
El chassait devant lui les frissons et la fièvre.
(3li ! vivez parmi nous, à présent et toujours,
El, si vous lo voulez, vivez encor mes jours l
Le vœu du pocle Bcrlhaud, car c'est
lui, fut entendu! La belle malade nous fut
(onservée, et c'eût été bien triste en effet
do mourir si jeune et si aimée.
Les créations d'Anaïs Fargueil sont
innombrables. Nous nous bornerons à citer
cellos do ces dix dernières années, tant au
Vaudeville qu'en représentation sur d'au-
tres scènes: JosFeunnesterri h Jes. lesBrcbis
(lo Panurge, Dalila, le Roman d'un Jeune
VAUDEVILLE 99
homme pauvre, les Lionnes pauvres, Bé
demption, Les Diables noirs, La famille
Bcnoiton, Maison Neuve, les Brebis ga-
leuses, Miss Multon, Patrie, l'Oncle Sam,
l'Arlésienne. Si cette œuvre dramatico-
lyrique n'a pas eu le succès qu'on atten-
dait, M'^'^ Fargueil, assurément, n'en fut
pas la cause ; car elle y collabora par ses
excellents conseils et la galvanisa par son
talent.
Maintenant parlons un peu de l'artiste à
la ville.
Fargueil est femme d'intérieur ; elle
vit retirée avec sa fille dans un petit hôtel
de la rue de Navarin. Elle passe les loisirs
forcés que lui crée son théâtre à arroser
et soigner elle-même les fleurs de son jar-
din, et a écouter sa fille, une pianiste très-
dislinguée.
Cette artiste, à la nature nerveuse et
transcendante, a horreur du banal dont elle
est lantithèse à la ville comme au théâtre;
aussi a-t-elle pour ami tout le monde,
mais n'aime pas tout le monde.
ANTQNINE
Le nom d'Antoninc restera toujours
accolé à ceux de F(?r7?a73c/e et de l'Américaine
de Rahagas, deux grands succès de
M. Sardou, qui a prouvé pendant long-
iOO FOYERS ET COULISSES
temps à quel point il estimait le talent et
les qualités de son interprète.
Le pinceau n'eût pas mieux fait que la
plume d'Henri Tessier :
Des pieds de petit chinois,
La musique d'une voix,
Des mains dont on pourrait dire
Qu'un baiser les ganterait,
TrenXb-deux perles de lait
Dans reeiin d'un frais sourirai
De l'esprit de la gaîté
Un talent fin, très-goiité,
Telle est cette blonde actrice.
Qui pendant longtemps pleura.
— Comme Calypso — l'ingrat
Ulysse!
A joué au Vaudeville un rôle en vers :
celui du page dans le Péché véniel.
0 mes yeux, vous n'avez pas perdu sou-
venir de ces formes exquises. Mais
M"® Antonine est parisienne, et le grasseye-
ment particulier aux indigènes de notre
capitale nuit à la sonorité des vers.
La dernière création de M"^ Antonine
a été Ange Bosani, où, dans une incar-
nation bizarre, dont elle a su sauver les
côtés scabreux, elle a prouvé un très-
grand talent.
M''* Antonine a créé le Duc d'Anjou de
la Jeunesse de Louis XIV; depuis cette
réation , elle appartient définitivement à
(.Odéon.
VAUDEVILLE 101
JULIA BARTET
Elle n'a pas 20 ans
C'est-à-dire qu'elle est mineure avec
un talent majeur.
Elle est sortie du Conservatoire, où
elle était une des meilleures élèves de
Régnier, pour débuter au Vaudeville sous
la direction Carvalho, dans la pièce de
Daudet, VArlésienne. Elle y jouait le rôle
de Yivette ; son début produisit une
impression considérable sur le public.
Après ce premier succès, elle créa le
Péché véniel d'Albert Millaud, et ensuite
le Plutiis du même Millaud en collaboration
avec Gaston Jollivet. — L'aisance et la
finesse de diction avec lesquelles elle
disait les vers avait décidé la direction à
lui faire interpréter quelques uns de nos
jeunes poètes connus ; c'est ainsi qu'elle
joua avec succès le petit drame de MM. Ar-
mand Sylvestre et Paul Hennequin,
Aline.
Les auteurs n'avaient pas manqué de
suivre attentivement les progrès de la
jeune actrice. C'est ce qui explique
comment ces Messieurs remarquèrent la
n-rande facilité de M^'^ Bartet qui, à ce
^^'on appelle la première collation (la
102 FOYERS ET COULISSES
collaliou suit immédiatement la lecture de
la pièce aux artistes), arrivait avec son
rôle à la main et le lisait immédiatement,
(qu'il fût en vers ou en prose) en y mettant
les intentions, l'émotion, l'action et le
mouvement voulu, comme eût fait le pro-
fesseur le plus aguerri.
Un des auteurs les plus difficiles à con-
tenter, bien certainement, M. Victorien
Sardou, se décida à lui confier la création
d'un rôle capital dans un grand ouvrage.
Ce ne fut i)as sans quelques réserves,
cependant, car il mit tout d'abord, comme
condition, que ce ne serait qu'au bout
de quinze ou vingt répétitions qu'il
se prononcerait déiinilivement sur la
distribution du dit rôle. — M"« Bartet
eut le bon esprit de ne pas se trouver
froissée. Elle accepta la condition sine
quà non de l'auteur tout-puissant, et
bien lui en prit ; car, quinze jours ne
s'étaient ,pas écoulés, que AI. Sardou
déclarait à la direction du Vaudeville :
« qu'il n'aurait pas trouvé dans tout
Paris une femme qui fût capable de
mieux Jouer le rôle, et qui réalisât mieux
son type. »
Le rôle était celui de Sarah de YOncle
Sam, et l'on sait quelle fut la part de succès
de M"'' Bartet, qui ce soir là, venait de se
l'évéler tout à l'ait grande artiste; celte
purl fut si grande qu'elle éveilla les sus-
VAUDEVILLE 103
ceptibilités d'artistes peu habituées au
partage des applaudissements.
La presse fut unanime à confirmer le
jugement flatteur du public, et, de ce jour,
M"'^ Bartet se dit : Je tâcherai de faire
mieux encore.
A défaut de créations nouvelles, M'^'^ Bar-
tet eut à se distinguer dans les reprises
de la Comtesse de Sommerive, où elle
héritait du rôle de Blanche Pierson, et des
Ganaches, où elle succédait à Victoria
Lafontaine. Pendant les répétitions de
cette comédie, INP''^ Bartet pria plusieurs
fois Sardou de vouloir bien lui indiquer les
traditions de sa devancière, qu'elle ne
pourrait jamais faire oublier quoi qu'elle
fit.
« Je me garderais bien de vous con-
seiller dans ce sens-là, répondit Sardou;
car, malgré moi, j'ai toujours présente au
souvenir la créatrice du rôle, et je tiens
à ce que vous le jouiez avec votre nature
et votre sentiment personnel. »
Et Sardou disait vrai, Sardou avait
raison. — Soyez mauvais, s'il le faut,
mais soyez naturel, soyez vous-même.
Le talent de M"^ Bartet est composé
pour la comédie d'une grande chasteté,
d'une grande finesse et d'un sourire char-
mants, et pour le drame des mêmes qualités
augmentées de l'émotion pathétique la plus
sincère.
104 FOYEFtS ET COULISSES
Une année aussi laborieusement et aussi
triomphalement remplie que celle de ses
débuts devait, comme de juste, user les
forces de la jeune et exquise artiste (l'ad-
jectif s'est retrouvé sous la plume de tous
les critiques). — Aussi, a t-clle pris son
vol vers les Pyrénées, s'arrêtant à Bagnères-
de-Luchon, un coin du Paradis terrestre
dont nous avons été à même de goûter
les jouissances.
>l"'' Bartet nous est revenue au mois de
septembre pour créer cet hiver un rôle
très-important dans une pièce non moins
importante d'un auteur de la plus haute
imporliiiice, Sardou ou Dennery... pro-
bablement fies deux!
M"'' Bartet, tille d'un modeste employé
du Palais de l'Exposition (chef des gardiens,
me dit-on), a reçu une éducation pour
latiuelle, assurément, sa famille a dû s'im-
poser de très-grands sacrifices. Son
véritable nom est Julia Hognault ; mais
elle a pris au théêtre celui de sa mère
pour éviter toute confusion avec M"' Alice
Regnault, des Variétés.
Signe particulier : N'a jamais voulu
laisser faire sou portrait. Pourquoi?
VAUDEVILLE 105
LEONTINE MASSIN
Henry Monnier raconte, avec autant d'es-
prit que de raison, qu'il est très-fâcheux
pour un employé de ministère d'avoir une
trop belle écriture, car alors on le con-
damne toute sa vie à faire des copies, —
et quels que soient ses autres mérites, on
aura toutes les peines du monde à les bien
vouloir reconnaître. — Pour une actrice,
et ceci n'est pas un paradoxe, il est par-
fois très-redoutable de paraître tout d'a-
bord excessivement jolie. — Et, en effet,
le succès de beauté une fois bien constaté,
le public se contentera de cet enthousiasme,
et ne s'inquiétera guère de chercher si
l'ange de ses rêves joue bien ou mal la
comédie.
On se rappelle M"* Massin au Palais-
Royal. Ce fut, à son apparition, un vérita-
ble enchantement pour les yeuA-. Elle était
bien de celles qui, selon le vers de Ban-
ville,
Aux doigts des chérubins font trembler les lor-
gnettes.
Et, certes, les madrigaux n'ont pas dû
manquer pour célébrer, en vers aussi bien
106 FOYERS ET COULISSES
qu'en prose, ce petit air étonné et char-
mant, ces yeux bien fendus en amande,
ces lèvres du plus gracieux dessin, mais
que M"* Massin a le tort de mordiller un
peu trop souvent du bout de ses petites
dents aiguisées.
Par bonheur. M"* Massin avait une am-
bition plus élevée. Elle quitta le Palais-
Hoyal pour enti-er au Gymnase et là, sous
la dictature austère de M. Montigny, dans
Fernande, d'aboid . dans SvrnijhiRo et
surtout dans la Suzanne, de Meilnac, elle
sut vile faii'c comprcndic que la jolie ac-
trice devenait tranquillement et le plus ai-
sément du monde nne comédienne d'un
talent ti'cs-délioaf. très-lin, très-net et très-
sérieux. — I^endant le siège, le théâtre
étant fermé, un transport belliqueux sai-
sit M"*' Massin. Ello endossa «•rânemeut
un petit unifoime très-coquet, e4 l'on put
reconnaître que, l'occasion étant donnée,
elle saurait aussi se montrer brave à la
guerre, comme il est dit dans les Racines
grecques. — Après le siège, la Commune.
— A cette époque, le Gymnase étant resté
ouvert. M"« Massin rendit de très-précieux
services à son directeur. Obligée déjouer
presque tous les soirs, elle sut aborder
avec une vive souplesse d'intelligence un
grand nombre de rôles tout nouveaux
pour elle, repassant ainsi en deux mois
presque tout le répertoire du théâtre. —
VAUDEVILLE 107
Peu après cependant, nous ne savons pour
quelles raisons, l'accord se trouva rompu
entre M. Montiyny et sa pensionnaire, et
ce fut alors que la direction du Vaudeville
eut la très-heureuse inspiration de s'atta-
cher la fugitive.
Au Vaudeville, M''* Massin a débuté
par la reprise de : Aux crochets d'an gen-
dre. — Ses premières créations ont été
Lucile, de Ma Cousine; Georgettc, de Pa-
nazoJ ; Malvina, du Monsieur qui attend
ses témoins. Mais ce ne sont là que de
petits actes; et toute charmante qu'on
l'ait retrouvée et applaudie, M"*^ Massin est
mélancolique. — Son rêve est un rôle vé-
ritable, une création originale. — Les au-
teurs à réputation y songeront bien un jour
ou l'autre. — Et ce jour-là, l'occasion
étant donnée. M"* Léonline Massin, nous
en sommes certain, saura bien prendre au
théâtre le rang auquel elle a droit, et con-
quérir la place qui lui est due.
ALEXIS (PASTELOTl
Ancien grand premier rôle de beaucoup
de talent , dont le nom est resté dans les
grandes villes de Provence, — ne fait
pas regretter au Vaudeville l'excellente
M™® Guillemiu, mère-noble parfaite au
108 FOYERS ET COULISSES
théâtre et grand' mère accomplie clans sa
maison.
Elle occupe ses loisirs à tricoter des
bas pour son petit-fils, dont elle parle
avec attendrissement. Son fils, dont elle
parle moins, ne la rajeunit pas, mais ne
la vieillit pas non plus, car le talent n'a
pas d'âge.
Impossible d'énumcrer toutes ses créa-
tions. Hornons-nous à constater l'immense
succès rpi'elle vient d'avoir dans la re-
prise des (ianaches.
M™" Alexis demeure à Belleville, une
localité qui rime bien avec Naudcville,
mais qui exige six sous d'omnibus pour
s'y rendre.
ELISE OAMAIN
€ Ne remettez jamais à damain ce que vous devez
[faire aujourd'iiui. »]
Sœur d'Hoi-lense Damain, qui est re-
marquée dans nombre de succès à
rOdéon.
Elise est une des habituées des soirées
artistiques du comte d'Osmond.
Elle est jolie, elle a la grâce, le bien
dire ; ce jeune talent n'attend que l'occa-
sion pour se révéler complètcmeut au
théâtre.
VAUDEVILLE 109
THÉONIE MORAND
Une soubrette dont les yeux sont plus
grands que la bouche et dont le talent est
plus grand que les yeux.
LAURENCE GERARD
Engagée récemment pour remplacer
M"« Bai'tet, indisposée, dans les Ganaches.
Son début a été assez heureux pour que
l'administration se soit attaché cette ar-
tiste d'une façon définitive et qu'elle ait
ci'U pouvoir lui confier un rôle important
dans la pièce de Berthe d'Estrées.
M"« Laurence Gérard s'est montrée dans
différents rôles à la Porte-Saint-Martin, à
l'Ambigu et à la Gaité. Elle occupe aujour-
d'hui sa véritable place.
JEANNE BERNHARDT
Une potence est un bijou
Aujourd'hui des plus a la mode,
J'en fais faire une en acajou
Pour la mettre sur ma commode.
Sœuf de Sarah, la maigre des maigres...
de celles que mon confrère Henri Tessier
110 FOYERS ET COULISSES
a si bien définie dans son Almanach drama-
tique ie 1814 :
Un point sur un I mo semble bien dur
Pour peindre co fil rèvour el fugace,
Qui plie et se courbe avec tant de grâce,
Comme, après la pluie, un bel épi mûr.
Talent jeune cl fin, qui parfois s^animo
Elle me fait
L'eCrel
D'un Alexandrin marchant sur sa rime.
Tout lo monde sait que Sarah a la
toquade des cercueils capitonnés? Jeanne,
en bonne conscience ne pouvait rester au-
dessous de sa sœur, aussi a-t-clle adopté
un meuble funèbre : c'est une potence!
réduction , tout ce qu'il y a de plus
Collas. De plus, elle a fait peindre par-
tout des potences ; dans sa salle à man-
ger, dans sa chambre à coucher, dans
son salon, enfin partout; c'est à ce point
que dernièrement un de ses intimes (Irès-
inlimei, ayant besoin d'ouvrir certaine
petite tiiblo sur laquelle on dépose le
Doup^coir Mvant de se coucher, en retira
un récipient au fond duquel il aperçut
inscrulée... Devinez : une potence! ! !
Pourquoi, mademoiselle, avec tant de
beauté, etalez-vous des fajitaisies aussi
patibulaires.
M"' Jeanne Beruhardt n'a eu encore
VAUDEVILLE lll
qu-'une petite création dans VOncIo Snm.
Elle a l'innocence et la malice. Elle pour-
rait aussi bien jouer un rôle d'ingvnue
qu'un rôle de soubrette; son talent a
plusieurs cordes et n'a pas besoin de re-
courir à celle de pendu pour assurer son
succès et son avenir.
MASSON
Une excellente duègne qui arrive en
droite ligne de l'Odéon.
Albert Vizcntini nous apprend que
cette bonne dame arrive toujours chargée
de paquets, ce qui fait que ses camarades
ne l'abordent jamais sans lui dire : « Com-
bien avez-vous de colis Masson ?
Rééditer un si mauvais jeu de mots au
sujet d'une bonne comédienne... ah ! Vi-
zentini, vous devez être condamné à jouer
la comédie toute votre vie avec Dnirjlc-
mont.
M™'' Masson va créer u.i rôle fort pi-
quant de vieille fille dams Berthe d'Estrées,
si la pièce se joue.
MÉLITA
Est venue tout enfant à Paris , à l'épo-
que des petites danseuses viennoises;
Autrichienne devenue Parisienne, a ou-
112 FOYERS ET COULISSES
blié la langue de son jiays natal poui^ no
plus se souvenir que de celle de son pays
d'adoption. — La voix rêvée de l'ingénue,
une taille... d'une rare élégance... des
toilettes... qui préoccupent pendant six
mois de l'année la célèbre M'"'' Hantenaer.
Plus d'un théâtre voudrait ravir .M"*
Milita au Vaudeville, où elle a joué avec
un réel talent , notamment dans le Boman
d un jeune homme pauvre.
11 paraît ([u'elle va débuter au Palais-
Royal.
HORTENSE NEVEUX
( Je pourrais chanter, mais ne veux,
Massiii. fiérard ol Neveux.
Charuiunl nos fils et nus neveux.
Du Ituulevard à la barrière,
Massin, Gérard et Neveux
Jouent dans les pièces de Barrière, i
Gracieuse actrice, un peu folle, qui tend
à devenir sérieuse. Elle a travaillé beau-
coup avec Régnier, et le public s'en est
aperçu dans ses derniers rôles, au Vau-
deville. — Vienne une création , et la
la jolie M"' Neveux prouvera ((uelle ne sa
contente pas d'être jolie, tres-jolie femme.
VAUDEVILLE 113
mais qu'elle tient encoi'e à être une artiste
sérf.euse.
N. B. Neveux n'a rien d'engagé chez
/ina Tante.
LOVELY
(pseudonyme emprunté a l'anglais)
Cette jolie brune au teint mat, au re-
gard aiguisé, fait volontiers prendre l'air
à ses épaules, et le public n'a pas l'air....
de s'en plaindre. A joué à l'Ecole-Lyri-
que, à la Gaîté et au Palais-Royal avant
d'entrer au Vaudeville. A la Gaîté, elle
avait été engagée par M. Harmant pour
remplacer M"" Adorcy, une étoile... dont
le rayonnement n'a jamais aveuglé per-
sonne. M^^'' Lovely a eu quelques petites
créations et compte de grands amis dans
la grande critique.
CÉCILE DE 60URNAY
D'une noble famille vendéenne alliée à
d'illustres maisons. Le talent est moins
grand encore que la naissance, mais on
peut avoir conliance et faire crédit à cette
jeune artiste. Elle est de taille à faire
honneur à tous ses engagements.
8
114 FOYERS ET COULISSES
RÉGINE BLONDEAU
Junon géante est en rupture de comé-
die pour cause d'opéra.
ISABELLE PERSOON
D'origine russe. Elève du Conserva-
toire. S'est fait remarquer dans quelques
rôles : dans Ange Bosani, Y Oncle S;nii,cW.
Heau brin de fille, superl>es toilettes;
retranchez les trois premières lettres de
son prénom , et vous aurez le portrait de
celle artiste : belle persoon.
Vient de i)asser au Gymnase.
LE ROY
(Chapeau l)a>, Messeignours).
Vouée aux rôles à tablier, n'a pas son
égale pour annoncer une visite ou appor-
ter une lettre.
MARIE-LAURE Bertrand de saint-rémy)
Fille d'un do nos confrères do la presse
et de M"^*" Bertrand de Saint-Hemy . dont
le cours de liltérature est suivi à Chaptal.
VAUDEVILLP, 115
Aussi, quelle éducation ! M"'' Marie-Lanro
a été élevée à Londres... c'est dire qu'elle
parle et écrit l'anglais comme Milton; du
reste, peintre, musicienne, ajoutons ar-
tiste dramatique du plus grand avenir.
6ÉRARD-ADRIENNE
Sœur de Laurence. Petite personne, pe-
tit talent, mais tout cela gracieux.
RÉJU (GABRIELLE), DITE RÉJANE
Fille d'un contrôleur général du Châtelet ,
18 ans. — Elève de Hégniei' — et une des
meilleures. — Lauréat aux Concours du
Conservatoire 18"4. — Une adorable phy-
sionomie, spirituelle, vive, pleine de sou-
rire et pétillante de malice. Surdon, Meilhac
et Halévy ou Gondinet pourraient bien lui
fournir sa pièce de début.
Une étoile dont la lumière va venir jug
qu'à nous.
HG FOYERS ET COULISSES
PARADE
Grands et petits, il nous a tous fait
rire et pleurer, durant celte période de
vinfçt années où les bravos lui sont restés
fidèles au Vaudeville. Ses créations,
dont l'énuméralion exigerait deux pages
entières, l'ont placé au nombre des
artistes qui continuent les bonnes tradi-
tions de la vieille école.
Parade est né à Lyon, le 6 août 1820. Il
vint à Paris à l'Age de sept ans et à dix-
sept il entra au théâtre de la banlieue.
(Hiilignolles et Montmartre). En 1848. il
débuta au Circpie-Olyinpique, et, après un
séjour de courte durée à la Porte-Sainl-
.Marlin et au l'alais-Hoyal, il fut engagé
au Vaudeville en 1853. Depuis cette époque
il n'a pas quitté ce théâtre, où, du reste, il
est engagé.
On a beaucoup biographie Parade, — et
plus d'un écrivain a eu, h l'endroit de notre'
acteur, une plume ferlilement inventive.
De l'aveu même de Parade, nous pouvons
dire que. depuis son premier début sur
les planches étroites de la banlieue jusqu'à
son plus récent succès VOncle Sam, il n'a
jamais joué en province. 11 n'a jamais
voulu quitter Paris. — ni les Batignolles,
ou il possède un nid charmant ouvert à
deux battants à tous ses amis.
Malgré sou apparence froide et son
VAUDEVILLE 111
parler solennel, Parade, est un excellent
camarade, très-obligeant pour les com-
mençants. Nombreux signes particuliers :
— A pour domestique une négresse (la
conn;iis-tu, Cochinat?). Ne boude jamais...
aux dominos , son jeu, favori auquel ou
peut le voir s'exercer tous les jours à
cinq heures au café de Mulhouse, enlro
quelques cigares et plusieurs bocks, car
il aime la bière autant que Delannoy
vénère le Bourgogne, un vin qui, dit-il,
fortifie sans casser la lète.
Acteur aimé des titis. Parade est ap-
plaudi... jusqu'au Farad.. is. Voilà ce que
c'est que d'avoir du talent, et de n'en pas
faire... parade.
OELANNOY (Léopold-émile-edmond)
Fils d'un lieutenant-colonel de l'Em-
pire, ne put suivre sa vocation théâtrale
qu'à la mort de ses parents et fit ses
premiers débuts à Elbeuf et à La Ro-
chelle. En 1840, il entra au théâtre de
Montmartre; se rendit à Lille en 1843, par-
courut, peu après, la Delgique, et fut quel-
que temps directeur du théâtre des Nou-
veautés de Bruxelles.
Ce n'est qu'en 1848 qu'il parut au Vau-
deville avec un plein succès dans la Pro-
priété c'est le vol, les Représentants en
vacances, la Foire aux idées, etc., etc.
118 FOYERS ET COULISSES
11 a joué fréquemment en Belgique les
premiers rôles de drame, dans Tohy le
Sorcier, Latude, le ChilTonnier, Bilho-
rjuet, et s'y est fait connaître comme au-
teur de vaudevilles et de chansonnettes.
En mai 1858, il entra au Palais-Royal,
pour revenir bientôt au Vaudeville, où sa
verve et son entrain lui valurent de nou-
velles créations et de nouveaux succès.
Une seule d'elle, celle de Péponet des
Faux BonsJwiiunes. par exemple, eut sufli
poui- établir sa réputation.
Delannoy possède assurément la vis
comica, mais ce comique un peu gros n'a
pas toujours l'applaudissement des déli-
cats. En revanche, la masse du public rit
à se tordre aux jeux de physionomie, aux
{.gestes excentriques de l'artiste, et sou-
vent, à côté d'interprètes plus fins, Delannoy
accapare le succès. Nousen avons eutnut
dernièrement la preuve dans la reprise des
Gaiiaclics, où, en compagnie de M""* Alexis,
il a obtenu incontestablement le plus ^rand
succès. (^omnie tous les comédiens qui réus-
sissent surtout par le rire, M. Delannoy, à
l'exemple de Bouffé et de tant d'autres am-
bitionne les grands rôles tiagiques, et, en
effet, on voit chez lui un portrait qu'il s'est
fait faire dans une pose à la Talma. Ce n'est
pas que lo sentiment, l'émotion, les larmes
même lui fassent jamais défaut dans une
situation dramatique, mais combien l'ar-
VAUDEVILLE 119
liste doit réagir contre l'impression du
public qui, en le voyant, s'attend à rire
et qu'il faut poui'tant émouvoir. Une preuve
de ce que nous avançons serait les quel-
ques représentations du Candidat , de
Gustave Flaubert, où l'artiste eut à sou-
tenir une lutte dont , sans doute, il ne
perdra pas le souvenir. M. Delannoy est
excellent père de famille ; son fils, ancien
soldat, s'est fait brillamment remarquer
pendant la guerre. Une certaine similitude
d'humeur, de caractère lui ont valu un
legs de son ami Félix.
Le nom de Delannoy est attaché à tou-
tes les créations du Vaudeville, et, pour
cette raison, nous épargnons au lecteur la
longue énumération des ouvrages dans
lesquels il a joue. 11 faudi'ait citer tout le
répertoire du Vaudeville.
SAINT-GERMAIN
Un des rares et vrais comédiens de
notre époque.
Saint-Germain, d'abord commis en li-
brairie, a passé par le Conservatoire
(classe de Samson, dont il vénère le sou-
venir). Débuta à la Comédie-Française, où
il était toujours prêt à remplacer tout le
monde dans tous les rôles. Ilfcquitta la
maison de Molière sans attendre le socié-
tariat, refusant de se vouer à l'interpréta-
12v/ FOYERS ET COULISSES
tion des rôles de second comique. De la
Comédie-Française, Saint-Germain vint au
Vaudeville, ou il prit cette grande situa-
tion qu'il lient plus que jamai* C'est un
diseur parlait : nul mieux que lui ne fera
plus sentir une beauté et ne saura mieux
voiler un défaut. Saint-Germain adore son
art ; nature infatigable, l'hiver, après une
soirée dans laquelle il aura joué 6 actes,
il courra avec plaisir jouer une saynète
chez les docteurs Kauvel. Mandl , le comte
d'Osmond, M'"' la comtesse Pcrrièrc-Pillé.
Il en est de Saint-Germain comme de
ses camarades Parade et Delannoy : il se-
rait fastidieux, croyons-nous, de donner
la nomenclature de ses créations.
Il en est une pourtant dont nous vou-
lons dire un mot. — Un soir, le public du
"Vaudeville a pu se croire à la Comédie-
Française en entendant, dans lo Pliitus de
Millaud et Jollivet, des artistes comme
Saint-Germain, M"* Bartet. M"" Alexis,
clc,, etc. — Aussi. (|uels applaudissements
saluèrent l'artiste lors,|ue, s'adressant aux
Athéniens de Paris, il vint, au lever du ri-
deau, s'excuser de la liberté grande, etc. etc.,
Avec son expérience du théûlre, Saint-
Germain émet volontiers soi. opinion sur
tontes choses. Quoique très-bienveillant,
ceux qui le jalousent ne manquent jamais
de dire qu'il aurait servi de type ti-ès-ca-
raclérisé dans le chef-d'œuvre de Barrière.
VAUDEVILLE 121
Nature très - impressionnable, Saint-
Germain a des alternatives de tristesse et
de gaîté. C'est dans ce dernier état, sans
aucun dqute, que cet aimable agaceur de
la Muse trouve les charmants et spirituels
couplets que nous lui avon« entendu
chanter aux banquets du Caveau, dont il
est un des membres les plus assidus et
les plus appréciés. Mais le Caveau n'é-
puise pas toute sa verve, et les dîners
mensuels de la Gousse sont toujours
égayés par les refrains de l'éminent pen-
sionnaire du Vaudeville : Saint-Gerniuin
possède tous les arts.
Ut pictura poesis
COLSON
Fils de l'artiste de la Comédie-Française,
a commencé par chanter les ténors légers
en province dans les troupes que dirigeait
son père ; a chanté plus tard les ténors co-
miques au Théâtre-Lyrique du boulevard
Temple. On n'a pas oublié la chanson de
la Veste qu'il interprétait si comiquemcnt
dans la Promise. Mari de M""^ Colson, qui
a créé les Amours du Diable, Colson a
dirigé l'office des théâtres avec Sari (vous
me direz que Sari...ve à tout le monde).
Colson passe pour avoir des talents culi-
naire* très-développés : il fait la mate-
lotte . comme une anguille.
122 rOYERS ET COULISSES
Signes particuliers : prend un embon-
point progressif, grâce auquel il remplit
ses gilets aussi bien que ses rôles.
ABEL
CAÏN, QU'aS-TU fait OE TON FRERE?
Jeune premier plein d'avenir, que la di-
rection du Vaudeville lit venir de Londres,
où il obtenait de grands succès, pour
créer un rôle dans VArlrsienne, de A.
Daudet. Très apprécié de Sardou depuis
sa création du rôle du marquis de Roche-
maure, dans VOncIe Sam.
Sitjncs particuliers : N'est pas élève du
Consorvalùire, et n'a jamais eu de profes-
seur. A l'exemple de Desrieux, porte toute
sa barbe. A toujours sur lui un flacon de
goudi'on 'luyot ; mais cela ne nous legarde
l)as : '< des gou...drons ol des couleurs il
ne faut jamais discuter. » Noire jeune
premier, qui était trés-maladif autrefois,
jouit aujourd'hui d'une meilleure santé. A
l'issue de chaque première. M. .\bel trouve
chez la concierge du théùtre, nombre de
bouquets ù son adios'^e.
CORNAGUA
Coniafjlia, Doria, c'est à se croire sur
une scène italienne. M. Cornaglia est un
VAUDEVILLE 123
artiste de province très-consciencieux et
surtout très-utile. Il s'est fait remarquer
au Vaudeville dans YHérituf/e de M. Plu-
met et dans YArlésieimc.
RICHARD (h:»RI)
Un des Richard les plus estimables
parmi les Richard les plus estimés ; doué
de qualités précieuses, c'est certainement,
depuis Dieudonné, le plus charmant, le
plus verveux de nos amoureux comiques.
Une des créations qui l'ont mis le
plus en vue au Vaudeville, où il est entré
sous le patronage de M. Sardou, est, sans
contredit, le rôle du jeune violoniste dans
VOncle Saw ; il s'y fit très-applaudir à
côté des F'argueil, des Bartet, des Parade
et des Abel. — On se rappelle le grand
succès de M. Richard dans les Inutiles, à
Cluny. C'est celte création si originale qui
le mit tout aussitôt hors de pair, de telle
façon que, pendant la Commune, la troupe
de la Comédie-Française se trouvant for-
cément désorganisée, ce fut à M. Richard
qu'on songea pour lui faire jouer le ré-
pertoire à coté des sociétaires restés fi-
dèles à Paris. M. Richard n'a fait que
passer par la Comédie-Française. — Il y
reviendra.
124 FOYERS ET COULISSES
DORIA (pseudonyme).
Jeune premier comme le ci-dessus (ils
pullulent à ce Ihéùlre, c'est pour ceux qui
en manquent). S'est mis au théâtre, non
par amour de l'art, mais d'une actrice qui
lui fit quitter momentanément ses pinceaux
et sa palette. M. Doria a joué un des deux
amoureux dans Habiiijas. M. Doria manie
le fleuret comme le pinceau, dont il s'es-
crime sur de grandes toiles.
GOUDRY
Encore un jeune premier... de province.
C'est M"'' Favart, excellent juge en matière
arlistit|uc, qui l'a hcaucoup recommandé
au Vaudeville. M. Goudry a repris pour
SCS débuis le rôle de Lalontaine (Prosper
Blocli) dans les Pattes de Mouches et a
interprété d'une façon remarquable le rôle
du duc dans la Cujutcsse do Soinioorive.
M. Clonihydoit jouer le principal l'ùie dans
la licvtlte d'Estvi'OS, de M. Henri Hiviure.
Quand?
TRAIN
Encore un icunc premier dont le nom
fait du bruit dans le LauJcruau dramati-
VAUDEVILLE 125
quo. M. Train a quitté le Gymnase pour
entrer au Vaudeville en môme temps qug
M^^" Massin. M. Train a dél)uté rue de \i
Chaussée-d'Antin dans la reprise des Cra
cbets d'un gendre, a créé Ange Bosani. — ■
Est-ce ironie, est-ce effet du hasard, est-ce
caprice? le Vaudeville jouera bientôt une
pièce intitulée : Entre deux trains. Nous
connaissons l'un, que sera l'autre? L'eni.
barras peut n'être pas seulement pour
le Vaudeville. M. Train, lui aussi, s'exerco
au noble jeu d'épée.
MICHEL
Prix du Conservatoire. A débuté à
Paris, puis a joué à Bruxelles où les
flamands lui faisaient de gi'ands succès
pour la façon pleine d'humour dont il
imitait leur accent: Save^- vous .^ Est entré
au Vaudeville pour reprendre le rôle de
Lafont dans Bahagas. Comique de bon
aloi que le public de Paris a pleinement
accepté.
M. Michel est doué d'une gaîté très-
communicative.
LACROIX
A beaucoup couru la province comme
jSremier rôle, a fait de bonnes créations à
12(3 FOYERS ET COULISSES
la Gaîté, dans la Petite Pologne et dans
les Trente-deux duels de Jean Gigon. A
un oigane efféminé. Se trouve un peu
étouffé au Vaudeville où il n'a pu encore
se produire que dans Vuillai-d de Rabagas
et dans un des témoins faméliques de la
pièce de Barrière.
Nota Bene. Le chemin de Lacroix n'a-
boutit pas au Calvaire.
GEORGES
Bon élève du Conservatoire. Est resté
longtemps àBruxelles, a débuté à Paris
au Gymnase, puis a joué aux Folies-Dra-
matiques, au ("hàleau-d'Eau, aux Menus-
Plaisirs. Engagé au Vaudeville , qui
n'a qu'à se louer de lui, M. Georges se
plie à toutes les exigences du répertoire,
(lu moment qu'il s'agit d'obliger son di-
recteur. Première profession : dessina-
teur ea châles.
JOLIET
J'ai eu le plaieii' de le connaître aux
Folies-Bergères et de pouvoir apprécier
là l'immense dose de patience dont la
nature l'a doué.
Ses camarades, qui devaient chanter
VAUDEVILLE 127
chacun à leur tour la chansonnette qui
servait de lever de rideau, en étaient
arrivés à se faire remplacer tous les jours
par ce bon Jolict. Les banquettes des
Folies-Bergères, seules, ont pu retenir ce
que Joliet leur a chanté pendant deux ans.
Joliet, après avoir demandé à la pro-
vince les engagements que Paris lui
refusait, est entre au Vaudeville, où son
ambition est de rechanter la petite chan-
sonnette qu'il chantaitaux Folies-Bergères.
Tout dernièrement, il n'a pas joué sans
talent le rôle de l'homme en bois, que
jouait si bien Ricquier dans les Faux
Donshommes.
JOURDAN
Prix de comédie du Conservatoire,
été engagé à l'époque de Rabagas.
Une des espérances du Vaudeville.
SOUVENIRS RÉTROSPECTIFS •
A-PROPOS ET PIÈCES RÉVOLUTIONNAIRES
DU VAUDEVILLE
RAPPORTS DE POLICE
La place de la Bourse, où é'.ait le théâ-
tre des Nouveautés (devenu la salle du Vau-
deville), a été l'une des premières scènes
de la révolution de 1830. La façade de ce
théâtre fut éclairée, le soir du mardi
21 juillet, par les flammes qui dévoraient
le corps de garde en bois de la gendar-
merie, place sur l'un des côtés de la
Bourse. \près la victoire obtenue, les
Nouveautés eurent pour la célébrer la
palme de la vitesse ; car, dès le :2 août,
autours et acteurs se trouvèrent prêts. Ce
jour-là, Charles X, encore à Rambouillet,
adressait au duc d'Orléans la lettre par
laquelle il lui annonçait son abdication et
la renonciation du Dauphin en faveur du
due de Bordeaux, et le chargeait, comme
lieuteuant-général du royaume, de faire
VAUDEVILLE 129
reconnaître le jeune prince sous le nom
de Henri V. Tandis que cette lettre si im-
jiortante courait vers sa destination (elle
lut remise entre les mains du duc d'Or-
léans à 11 heures du soir), le théâtre de
la place de la Bourse prononçait à sa
manière le fameux : il est trop tard, qui
devait être répété dix-huit ans après. Il
représentait quelques scènes improvisées
sous le titre à' A-propos patriotique, par
MM. De Villeneuve et Masson. C'était le
taljleau d'une cour de maison dans le fau-
bourg Saint-Antoine au milieu de la lutte
du 29 juillet : les cris, les fracas de la fu-
sillade, les allées et venues des combat-
tants, les cartouches et la charpie que
l'on fait tout à la fois, le petit imprimeur
qui remplace les balles par des caractères
typographiques, les blessés que l'on ap-
porte, le soldat de la ligne qui a passé du
côté du peuple, les bonnets de gardes
royaux, les cuirasses et autres dépouilles
étalées en trophées, les vanteries sur les
militaires descendus, un des termes de
cet argot sanglant qui passait pour une
langue héroïque. Le maçon Gacheux ar-
rivé des Tuileries où le peuple vient
d'entrer. Il s'est assis sur le trône. — Y
est-on bien ? lui demande un autre. « Oh !
répond Gacheux, si tu savais comme on
s'enfonce la-dedans 1 Pour n'y pas rester,
quand on y est, faut-il qu'un homme soil
9
130 FOYERS ET C.OtlLISSES
cornichon ». Dans ces pièces sur la révo-
lution de juillet, deux uniformes sont en
honneur et brillent à l'envi : celui de l'E-
cole polytechnique et celui de la Garde
Nationale qui s'était rétablie par aussi bien
un mouvement spontané, que par l'appel
de La P'ayette, son commandant en chef.
— La grande averse des pièces, dont
VA-propos patriotique des Nouveautés
était l'avanl-garde, avait commencé coup
sur coup. Le 11 août, le Vaudeville donna
les 27, 28 et 29 Juillet, dont les auteurs
étaient M. Etienne Arago, directeur de ce
théâtre, et M. Ouvert. Ces trois tableaux
reproduisaient chacun des trois jours de
la lutte. Le vaudeville final de MM. Arago
et Ouvert avait des prétentions au don de
prophétie : voici un de leurs couplets à
prédictions :
Non, non, donnons-nous l'bras;
Qu'notre allliance
Sauve la France !
Non, non, donnons-nous l'bras;
Les Jésuifs ne reviendront pas.
Peu après, le 25 septembre, le Vaude-
ville donna la Foire aux places, de Bavard.
Deux ans auparavant, Bayard avait fait
avec Scribe la Manie des places, et une
révolution qui venait à peine de s'accom-
plir lui fournissait, sur ce même texte,
une moisson plus aisple que 'amais.
VAUDEVILLE 131
Les louanges données à la Garde Na-
tionale trouvaient partout des échos : la
Ligue des femmes ou le Bal et la faction,
de MM. Saintine et Duvert, représentée
au Vaudeville le 4 décembre, mit en pré-
sence les plaisirs des femmes et les exi-
gences du service, qui réclament les ma-
ris, le budget de la toilette et les dépen-
ses de l'uniforme. Du reste, ces dames
finissaient par se convertir, d'autant qu'on
annonçait un bal, qui serait donné prochai-
nement par la Garde Nationale. C'est dans
la Ligue des femmes que la milice citoyenne
recevait cette glorification historique,
pour laquelle Doche fils, digne héritier de
l'archet paternel, composa un air si sou-
vent employé depuis pour les rondeaux :
Ne raillez pas la Garde citoyenne I
Non! pas d'outrage à son noble laurier!
De ses travaux au moins qu'il vous souvienne:
Honneur ! honneur aux soldats du foyer.
L'arbitraire et l'illégalité avaient ren-
contré, en ce temps-là, les plus âpres ad-
versaires dans les hommes élevés au
pouvoir par la révolution de juillet. Aussi
ce fut tout un événement, ce furent des
protestations véhémentes, quand le théâ-
tre vit porter atteinte à un régime de li-
berté dont il croyait être assuré désor-
mais, quand il vit procéder à son égara
132 FOYERS ET COULISSES
par coups d'autorité en dehors de la loi.
La pièce pour laquelle s'engagea la lutte
fut un drame qu'annonçaient les Nouveau-
tés . le Procès d'un maréchal de France.
Ce théâtre était réduit aux abois. Ouvert
le l*'' mars 1827, il n'avait jamais paru,
dès ses commencements, réaliser les élé-
ments d'une existence bien solide. La
salle construite sur une partie de l'empla-
cement du passage Feydeau, qui allait de
la rue des Filles-Saint-Thomas à l'ancien
Opéra-Comique, revenait à un prix fort
élevé. La création récente de la Bourse
avait donné une grande valeur aux pro-
priétés voisines et le nouveau théâtre,
tant pour sa construction même que pour
les acquisitions et les rachats de baux
qu'il exigea, revint à trois millions quatre
cent soixante -sept mille francs. Encore
n'était-ce pas tout ce qu'il avait coûté : on
dut y exécuter des travaux pour baisser le
plafond, car l'élévation excessive de la
salle, par rapport à sa grandeur, rappe-
lait la forme peu agréable d'un puits.
L'entreprise commençait donc dans des
conditions bien onéreuses. Une prospé-
rité ïxceptionncUe aurait été nécessaire
pour que les bailleurs de fonds y trouvas-
sent leur compte. Mais ce théâtre eut un
grand malheur : ce fut de n'avoir pas un
genre à lui. Outre des vaudevilles, il
donna des pièces de musique inédite, des
VAUDEVILLE 133
pièces à spectacle ; il reprit bon nombre
d'ouvrages précédemment joués ailleurs,
ce qui s'accordait mal avec son nom et fit
dire dans une revue :
A ces vieilles, vieilles, vieilleries
Je reconnais les nouveautés.
Avec tous ces tâtonnements, ce théâtre
fut, dès les premiers temps, comme un
malade qui se touime et se retourne eu
vain pour trouver une bonne place. A son
premier directeur, M. Bérard, succéda,
au bout d'un an, M. Langlois, le capita-
liste qui avait mis le plus d'argent dans
l'affaire. Diverses combinaisons ou asso-
ciations furent tentées sans qu'il fût pos-
sible de raffermir cette entreprise mal-
heureuse. Dans leur existence précaire,
les Nouveautés eurent cependant quelques
succès assez brillants ; plusieurs acteurs
y commencèrent ou y grandirent, notam-
ment M'^^ Albert et Bouffé, jusqu'alors en
seconde ligne ; mais il y eut profit pour
eux plus que paur le théâtre, dont les
frais journaliers , ajoutés aux lourdes
conditions de premier établissement, for-
maient un vrai tonneau des Danaïdes.
Le principal intéressé , M. Langlois,
avait repris personnellement le gouver-
nail de l'infortuné navire qui faisait eau
de toutes parts. Le Procès d'un maréchal
134 FOYERS ET COULISSES
de France (1815) pouvait par le sujet
exciter une certaine curiosité, faire quel-
que bruit, retarder sinon empêcher le
naufi-age. Déjà ce drame avait dû être re-
présenté au théâtre de la Porte-Saint-
Martin, lors du procès des ministres de
Charles X. Les circonstances n'étaiciit
déjà que trop difficiles pour l'assemblée
du Luxembourg, érigée de nouveau en
cour de justice, et autour de laquelle les
passions s'agitaient avec violence. Le
gouvernement vit un danger de plus dans
l'évocation dramatisée d'un fait doulou-
reusement fameux, mais il n'intervint que
par voie tout à fait amiable. Les auteurs,
Fontan et Dupeuly, furent priés par
M. de Montalivet, alors ministre de l'inté-
rieur, de se rendre chez lui pour causer
ensemble de leur ouvrage. Au nom de la
paix publique et en leur déclarant même
que, quelle que fût leur résolution, il
n'aurait jamais recours aux mesures ar-
bitraires, le ministre leur demanda instam-
ment de renoncer, quant a présent, à faire
jouer la pièce. Les deux auteurs y con-
sentirent sans demander h\ accepter aucun
dédommagement ; mais, quand la circon-
stance qui en avait motivé l'ajournement
fut passée, que l'on en fut même séparé
par un assez long intervalle, le Procès
d'un maréchal de France fut mis en répé-
tition à la place de la Bourse.
VAUDEVILLE 135
Le samedi 22 octobre 1831, le Proà'S
d'un maréchal de France était affiché pour
le soir. La pièce, annoncée partout, avait
franchi l'épreuve de la dernière répétition,
sans que l'autorité eût donné à son égard
aucun signe de vie ; mais voilà que, dans
la journée même, le Préfet Ce Police,
M. Gisquet, signifie au Directeur défense
de représenter l'ouvrage dont il s'agit. —
L'infortuné Langlois se raidit avec l'éner-
gie du désespoir contre la défense qui lui
était faite et qui ne pouvait s'appuyer sur
aucun texte légal. — Il refusa d'obéir, il
passa outre et fit tout préparer quand
même pour la représentation annoncée. — •
Il était cinq heures, les bureaux allaient
bientôt s'ouvrir. Un commissaire de po-
lice apparut, escorté de sergents de ville,
et fit apposer des affiches annonçant l'in-
terdiction du Procès d'un maréchal de
France. Il n'en fallait pas tant pour redou-
bler l'intérêt qui s'attachait à la pièce.
Devant le théâtre, sur cette place do la
Bourse, centre de la vie parisienne, la
foule ne tarda pas à grossir et à se ré-
pandre en discours animés. Toutefois, des
officieux-agents ou échos-involontaires de
la police assignèrent pour motif à l'inter-
dit une démarche faite auprès du gou-
vernement par la famille du maréchal
Ney, afin que des souvenirs cruels ne
fussent pas portés sur le théâtre. Cette
136 FOYERS ET COULISSES
version fut formellement démentie dans
les journaux du lendemain ; mais elle
produisit l'effet voulu et contribua beau-
coup L disperser les groupes. M. Lan-
glois, persévérant dans sa résistance, af-
ficha de nouveau la pièce poui le lende-
main dimanche. A quatre heures, quand
la foule se pressait déjà devant les bu-
reaux, un commissaire de police, celui de
la veille, se présenta, réitérant la défense
déjà faite. Cette fois, il était accompagné
de deux pelotons de garde municipale,
l'un d'infanterie, l'autre de cavalerie. Ils
furent placés devant l'entrée, que le pu-
blic, s'animant de plus en plus, menaçait
sérieusement de forcer. Devant ce déploie-
ment armé et pour prévenir une véritable
émeute avec ses fâcheuses conséquences,
le directeur, tout en renouvelan/ sa pro-
testation fondée sur la Charte de 1830.
consentit enfin à ne pas jouer le Procès
d'un maréchal de France, qui fut rempla-
cé par un autre spectacle, dont faisait par-
tie le Voyage de la Liberté, titre qui,
dans la circonstance, ne manquait pas
d'ironie. Mais le public n'accepta pas ce
changement, et, comme il persistait, d'une
voix de plus en plus impérieuse, à récla-
mer l'ouvrage interdit, les portes, que
l'on avait ouvertes, furent refermée? et
le luminaire fut éteint. Néanmoins , la
foule ne se dispersa pas et pendant toute
VAUDEVILLE 137
la soirée une vive agitation régna aux
alentours.
Le Procès d'un maréchal de France fut
imprimé avec cette mention : «Non repré-
senté au théâtre des Nouveautés, le
22 octobre 1831, par défense de l'autorité
supérieure » et le texte de l'article 7 de la
Charte de 1830 : « Les Français ont le
droit de publier et faire imprimer leurs
opinions en se conformant aux lois : la
CENSURE NE PEUT JAMAIS ÊTRE RÉTABLIE. »
L'infortuné théâtre des Nouveautés se
traîna encore péni!)lement pendant quel-
que temps et ferma le 15 février 1832. La
dernière pièce nouvelle qu'on y joua fut
un vaudeville intitulé : le Mort sous le
scellé, dont le titre, dans cette situation
agonisante, à la veille d'une clôture for-
cée, était à son tour comme une triste
ironie. Quelques mois après , l'Opéra-
Comique, tout aussi peu chanceux à la
salle Ventadour, vint occuper celle de la
Îlace de la Bourse, qui fut vendue en
833 moins du tiers de ce qu'elle avait
coûté. Le malheureux M. Langlois eut
pour gagne-pain, sur le déclin de l'âge,
un modeste emploi à ce même théâtre, où
il avait englouti une fortune de onze cent
mille francs.
138 FOYERS ET COULISSES
Arrêté du Directoire exécutif, en date du
18 nivôse an JV (4Janvier 1796), con-
.cernant les spectacles.
aLe Directoire exécutif arrête : Tous les
rlirecteurs, entrepreneurs et propriétaires
fies spectacles de Paris sont tenus, sous
leur responsabilité individuelle, de faire
jouer chaque Jour par leur orchestre,
avant le lever de la toile, les airs chéris
des républicains, tels que : la Marseillaise,
Ça ira, Veillons au salut de l'Empire et
le Chant du Départ.
« Dans l'intervalle de deux pièces, on
chantera toujours l'hymne de la Marseil-
laise ou quelque autre chanson patriotique.
« Le théâtre des Arts donnera, chaque
jour de spectacle, une représentation de
l'Offrande à la liberté, avec ses choeurs
et accompagnements ou quelque autre
pièce républicaine. »
Ordres, rapports ou analyses de rapporti
concernant le Vaudeville, sous le Direc-
toire, le Consulat et fKmpire.
THÉÂTRE FEYDEAU
23 Nivôse an IV (13 janvier 1796).
« Lorsque Gaveaux s'est présenté pour
chanter la Marseillaise, plusieurs voix se
VAUDEVILLE 139
sont élevées du partei*re en s'écriant : A
bas Je chouan!
« Le citoyen Serizet, cultivateur, donne
avis que, le 1*''^ pluviôse an lil, l'artiste
qui a chanté la Marseillaise au théâtre
Feydeau, a omis ce couplet:
Français, en guerriers magnanimes,
que même omission avait eu lieu le
30 nivôse, au Théâtre de la République ;
ce qui lui fait soupçonner que l'omission
n'est pas involontaire, d'autant plus que
ce couplet traite mal les émigrés. »
THÉÂTRE FEYDEAU
24 Nivôse an IV (14 janvier 1796).
« Rapport de police dans lequel Gaveaux
est signalé comme poussant l'audace et
l'indécence, jusqu'à porter en ceinture les
covileurs proscrites, auxquelles les roya-
listes aiment à se reconnaître.
Théâtre où, d'ailleurs, l'esprit chouan
domine. »
THEATRE DU VAUDEVILLE
27 Nivôse an IV (16 janvier 1796).
(Rapport relatif à l'acteur Frédéric)
« Il chante l'hymne la Marseillaise, en
140 FOYERS ET COULISSES
mettant dans ses gestes toute l'insolence
ima^j'inable. Il insulte le parterre, en dési-
gnant du doigt l'endroit où siègent les
patriotes et en leur appliquant ces mots:
Tremblez, tyrans, et vous, perfides I
Le môme a paru dans la Danso inter-
rompue a\cc un uniforme blanc, parements
bleus de ciel, uniforme de l'ancien régime
qui a excité l'enthousiasme de la salle.);
Signé : Boissay, commissaire.
Un autre rapport du même est dirigé
contre Henry, acteur du Vaudeville, et se
termine ainsi :
« Cette hymne sacrée, chantée de la
manière que la chante cet histrion, a eu et
aura toujours l'elfet contraire qu'en doit
attendre le gouvernement. »
THEATRE DU VAUDEVILLE
3 Pluviôse an IV (23 janvier 1790).
« Le citoyen Boissay demande qu'il soit
donné ordre aux directeurs de ce théâtre
de lui remettre des billets pour les pa-
triotes indigents, qui se proposent de
déjouer en ce spectacle les manœuvres
des royalistes dont il est devenu le rendez-
fous. »
• VAUDEVILLE 141
THEATRE DU VAUDEVILLE
22 Pluviôse an IV (11 février 1796).
(Rapport du commissaire Boissay)
«Je suis instruit que, chaque jour, les
atteintes les plus coupables sont portées
aux bonnes mœurs, dans les corridors de
la salle du Vaudeville par des femmes sans
pudeur et des hommes sans retenue. — ■
11 est de votre devoir de faire cesser ce
désordre, auquel le directeur a tenté, en
vain, de remédier. »
THÉÂTRE DU VAUDEVILLE
25 Pluviôse an IV (14 février 179G).
Au quartier général à Paris.
Gouvion, adjoint aux adjudants-gé-
néraux, au général Duvignau :
« Je me suis rendu ce soir au théâtre
du Vaudeville où, d'après vos ordres,
général, j'ai assisté à la représentation
qui y a eu lieu. L'hymne de la Liberté,
loin d'y être accueillie, y a été couverte
de ris moqueurs, de cris: à bas! et d'ap-
plaudissements qui n'ont laissé entendre
aucune parole. »
1Î2 FOYERS ET COULISSES
THÉÂTRE FEYDEAU
23 Nivôse an VII (12 janvier 1799).
« Les airs patriotiques qui ont précédé
la pièce intitulée Toberne, y ont été pres-
que généralement applaudis du parquet,
mais non des loges... Le citoyen Gaveaux,
auteur de la musique homicide du Réveil
du Peuple, s'est alors avancé, et a voulu
commencer de chanter V Hymne à la Li-
berté. Il s'est élevé au même instant un
tumulte considérable.
« Les patriotes, d'un côté, s'opposaient
à ce que Gaveaux. qu'ils appellent le
Cbantre des éqorgeurs, chantât l'hymne
sacré de la Liberté. D'un autre côté, le
parti royaliste, composé en grande partie
(les musiciens, de quelques volontaires
trompés, cette cabale, bien supérieure en
nombre, soutenait et applaudissait Ga-
veaux, qui y répondait par des signes
d'audace contre les patriotes ; et ceux-ci
demandaient un autre chanteur, en moti
vaut leur demande sur ce que la bouche
impure de Gaveaux profanerait l'hymne
do la Liberté, v
Le Ministre fit à ce rapport la réponse
qui suit, où il est dit :
c II y a deux moyens de mettre fin à
VAUDEVILLE 143
cette cause de conflit : c'est, en premier
lieu, d'interdire au sieur Gaveaux de
chanter l'hymne de la Liberté.
« En second lieu, c'est de lui laisser
chanter une seconde fois (les patriotes
étant en force dans la salle), et de le con-
traindre par tous les moyens possibles,
hors l'effusion du sang, de se retirer
honteusement, et s'il persiste, de le cou-
vrir d'une grêle de pommes.
« Cet expédient est aussi simple qu'im-
manquable. »
Signé : Ch.\mpion.
Attaché au service intime de la police générale.
THÉÂTRE DU VAUDEVILLE
23 Nivôse, an VII (12 janvier 1799).
« Qrdre à l'acteur chargé du rôle de
Brutus de changer son costume, calqué
sur ceux du personnage de Vlntérieur
des Comités révolutionnaires. »
Dans cette pièce, dit le censeur Gué-
roult," on a essayé de ridiculiser avec
adresse l'acteur le plus républicain de
rOdéon. (11 s'agissait d'une parodie d'Or-
phée, tragédie de Lemercier.)
144 FOYERS ET COULISSES
THÉÂTRE DU VAUDEVILLE
25 Pluviôse, an X (14 février 1802).
Le Ministre aux administrateurs du bureau
central de Police :
« Vous voudrez bien, citoyens adminis-
trateurs, prendre les mesures nécessaires
poui- faire fermer le théâtre du Vaudeville
dès aujourd'hui, les citoyens directeurs
de ce théâtre semblant prendre à tâche
de ne point se conformer aux corrections
qui leur sont indiquées. Ils viennent de
donner un exemple de leur incivisme et
de leur désobéissance aux ordres des
magistiats chargés de la surveillance des
théâtres, dans la pièce intitulée : Ne pas
croire ce que l'on voit. Ils y ont laissé
subsister tous les couplets qui devaient
être supprimés, et qui ont donné lieu aux
plus dangereuses allusions. »
Fin septembre 1874.
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